Jour 1 134

C’est l’histoire d’une femme qui sacre son camp. Quitter le mari n’est pas suffisant. Elle quitte homme et enfants. Il y en a deux, un garçon et une fille.
Je n’ai pas été mère d’un garçon, mais, même si cela ne se compare pas, j’ai été plusieurs années belle-mère de deux garçons. Le plus vieux m’effrayait, tellement il affichait une confiance en lui-même. Le plus jeune a coloré ma vie, tellement j’ai pris plaisir à le côtoyer. Le plus vieux m’a fait endurer, chaque jour que j’ai été en son contact, mon incapacité à surmonter mon épouvantable complexe d’infériorité. Autrement dit, chaque fois que j’étais mal dans ma peau en sa présence, il n’y était pour rien. Au moins je le savais et j’essayais d’en tenir compte. Ce fut un effort de tous les instants !
J’ai été mère d’une fille cependant, la belle flûtiste qui était stressée hier par ses solos dans Sheherazade et qui va l’être encore ce soir, en concert cette fois à la cinquième salle à la  PDA. Quand elle était naissante d’à peine deux mois, je suis allée visiter des amis à Beauport. Il s’agit justement de l’amie de Genève qui ne se mourait pas d’envie, un soir, d’aller au cinéma (pour ceux qui s’en rappellent). Mes amis avaient eu leur deuxième enfant dans l’année, un garçon de neuf mois où moment où je les ai visités, un bébé tout rond qui ne marchait pas encore et ne prononçait que des onomatopées indistinctes en bavant. Très beau, cela dit. Constatant que j’en aurais pour des mois avant qu’Emmanuelle ne soit plus avancée dans son développement, et craignant qu’elle ne se mette à baver autant, j’ai eu un coup de cafard terrible et presque l’envie de m’enfuir pour aller pleurer quelque part, seule dans mon coin. Je me rappelle avoir demandé à mes amis, un sanglot étouffé dans la voix :
– Il ne parle pas encore ?
D’où il m’est possible de penser que Suzanne Meloche était en dépression, qu’elle n’a pas été traversée par l’idée que la dépression allait se terminer un jour et que, femme d’excès, elle a agi dans l’instant, sans attendre, sans réfléchir, elle a sacré son camp.
Mille autres raisons pourraient aussi expliquer son geste. La révolte en serait une, face au rôle contraignant qui était attribué aux femmes, à l’époque des années fin 40 début 50. Je n’ai aucune idée, pour ne l’avoir pas senti dans mon propre corps, et vu de mes yeux vu, de ce que cette vie pouvait représenter pour une femme le moindrement encline à s’émanciper. Mais je sais que le problème a existé et subsiste encore.
Elle peut aussi avoir découvert, et découvert du jour au lendemain, qu’elle n’aimait pas le père de ses enfants. Elle peut s’être mise à ne plus l’aimer, tout d’un coup. A-t-elle quitté l’homme pour le punir de s’être trompée, elle, ayant pensé et senti par erreur qu’elle l’aimait ? A-t-elle ressenti le besoin de le punir ? Une chose me semble certaine, elle a passé sa vie à se punir elle-même, ou du moins à se traiter durement, allant jusqu’à vivre  dans des conditions de confort plus que minimales, quand elles n’étaient pas dangereuses pour sa santé et même sa vie.
Mais une fois les crises excessives derrière elle, elle semble s’être installée confortablement à Ottawa –avec quel argent ?– dans la solitude d’une zen bouddhiste enfin calmée.
J’essaie juste d’essayer de comprendre, un peu, comment on peut être capable de quitter son enfant…

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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