Jour 911

J’accepte d’être au repos. De ne faire que ça. Je me suis préparé un café ce matin et je me suis versé un bol de céréales parce que les antibiotiques doivent être consommés en mangeant. Au programme pour ma matinée : soit la lecture de Fuir, un roman esthétisant de Jean-Philippe Toussaint qui m’intéresse moyennement mais puisque je l’ai commencé je préfère le finir, ou alors la lecture de Je voudrais qu’on m’efface, d’Anaïs Barbeau-Lavalette. C’est un roman que devait lire Emma en classe au cégep, je crois. Elle l’a trouvé tellement violent et destructeur, m’a-t-elle dit, qu’elle l’a lu d’une traite pour s’en débarrasser, pour ne pas faire durer l’inconfort d’être en contact avec la souffrance des personnages.
À propos de souffrance des personnages, il m’est arrivé quelque chose que je n’ai pas vu venir hier soir. Mon mari et moi avons écouté le film Forrest Gump que je n’avais jamais vu. Au fur et à mesure que Jenny, le personnage dont Forrest est amoureux, se détruit par les drogues et les fréquentations difficiles, je me suis senti devenir molle. Et des larmes se sont mises à couler. Denauzier s’en est rendu compte. D’habitude, c’est lui qui pleure quand on écoute des films américains qui finissent tout le temps bien. Hier c’était moi.- Tu pleures ?, s’est-il étonné.
– Oui, ai-je répondu en me mouchant. Ce personnage est tellement pur… on a peur qu’il soit écorché par le malheur. Te rappelles-tu, n’ai-je pu m’empêcher de demander à mon mari qui a déjà vu le film, si Jenny revient ?
– Elle revient, m’a-t-il répondu, mais pas en super forme.
Plus tard au lit, après quelques pages de Fuir, je me suis mise à penser à Forrest et plus précisément à la pureté. Le problème, quand je pense à la pureté, c’est que j’oublie toujours que la résilience existe. Quand une pureté se fait altérer, cela m’apparaît comme la fin du monde, comme la mort de la pureté, comme une destruction sans retour, alors qu’en fait on peut se demander, ou du moins je me demande si une pureté altérée n’est pas finalement plus belle qu’une pureté vierge de toute altération. Une pureté altérée qui surmonte la douleur des altérations qu’elle a subies, je veux dire.
Tom Hanks, pour m’exprimer plus concrètement, est lui-même un parfait exemple de résilience, ayant réussi sa vie personnelle et professionnelle après avoir vécu son enfance dans un climat de grande instabilité affective et matérielle. Son père s’est marié et démarié avec des femmes qui avaient déjà des enfants et en prime le travail du père imposait de fréquents déménagements.
Le parcours de Tom Hanks, et j’ose écrire peut-être aussi le mien, me semblent être deux parcours d’individus résilients. Ce ne sont pas tous les individus, bien sûr, qui choisissent la voie de la résilience, j’y reviendrai peut-être un jour. Ce serait bien à cet égard si je tombais sur un livre de Boris Cyrulnik, je me demande si je n’en ai pas vu traîner un quelque part dans la maison. Mais là où je veux en venir, pour en finir, c’est qu’il n’y a pas de résilience possible, à mon avis, si la volonté n’y est pas. Est-ce la volonté qui mène à la résilience ou la résilience à la volonté ? Bonne question.
Il y a une autre question qui me vient alors que je m’apprête à publier ce texte : est-ce que la volonté ne serait pas directement tributaire de la confiance en soi ? Si je n’ai pas confiance en moi, je ne croirai pas que je suis capable de volonté ?

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Jour 912

Saperlipopette ! Notre ami DSK ! Il arrive en deuxième résultat de ma recherche Homme grec, probablement parce qu'il est intervenu pour tenter de résoudre les problèmes de la dette grecque ?

Saperlipopette ! Notre ami DSK ! Il arrive en deuxième résultat de ma recherche Homme grec, probablement parce qu’il est intervenu pour tenter de résoudre les problèmes de la dette grecque ?

D’autres questions encore se manifestaient dans mon rêve : est-ce que j’allais m’en tenir au pastel gras tel qu’initialement prévu ? Est-ce que j’allais avoir besoin d’aide compte tenu que je multipliais le travail par quatre ? Est-ce que ma santé allait tenir le coup ?
Je me dirigeais ensuite vers le fond d’un restaurant dont un homme grec était le propriétaire. C’est lors de mon déplacement vers ce restaurant, par ailleurs animé, que mon rêve devenait agréable. Je dirais que mon rêve devenait agréable pour la seule et unique raison que j’arrêtais de me tracasser avec mille considérations artistiques. Je marchais, légère, sur le trottoir, c’était l’été, je n’en demandais pas plus. Je me laissais porter.
Je découvrais vite que l’homme grec était sensuel. À peine étais-je installée pour dessiner sur mon grand papier, à une table qu’il y avait de libre dans sa salle à manger, qu’il faisait courir ses mains, délicieusement chaudes, sur moi.
– Vais-je être capable de travailler ainsi caressée ?, me demandais-je.
– J’aimerais pouvoir le faire, me disais-je aussitôt, mais notre homme va certainement vouloir que je ne m’en tienne pas qu’au dessin.
Certaines questions –encore des questions !– s’imposent à mon esprit quand je repense à mon rêve. Pourquoi Bibi ? Pourquoi un lit d’hôpital ? Pourquoi un lit d’hôpital alors qu’il n’y a personne de malade ? Pourquoi faire le projet en quadruple ?
Sans réfléchir, voici les réponses qui me viennent à l’esprit. D’abord le chiffre quatre : nous sommes quatre enfants. J’ai deux frères et une sœur. Aurais-je voulu offrir un dessin à chacun d’entre nous –me réservant le plus raté ? Ça m’étonnerait, parce que je sais que ma pratique artistique n’est pas populaire au sein des membres de ma famille. Leur donner un dessin les oblige à le ranger/cacher quelque part.
Bibi peut-elle être présente dans mon rêve sur la seule base qu’elle a téléphoné hier soir et que, de ce fait, j’ai été en contact avec elle en pensée –c’est Denauzier qui lui a parlé– peu avant mon sommeil ?
J’aurais besoin du coup de pouce de Mélina !
Une chose est sûre, Bibi n’est pas du genre à s’extasier pour les figures extraterrestres en plastique qui ont défilé dans mon rêve. Moi non plus.
Le lit d’hôpital pourrait être associé au fait que je suis malade, tout simplement ?
Les caresses de l’homme grec me font bien sûr penser à celles de mon mari…
Je retiens enfin de mon rêve une nette opposition entre l’intellect et le sensuel. L’incertitude qui m’habite et qui se manifeste par une tralée de questions, en première partie du rêve, n’est pas agréable. Je me demande si je vais être capable de réussir mon défi, je me demande comment je vais contourner les difficultés, je me demande si les manières que je vais utiliser pour contourner les difficultés vont s’avérer efficaces, je me demande si je vais manquer de temps, si je vais avoir la force de passer à travers, etc. Je ne me laisse pas aller ! Je suis prisonnière de ma tête ! En revanche, quand je me mets à ne plus réfléchir et à faire semblant de dessiner, ni plus ni moins, pendant que l’homme grec me réchauffe de ses mains, je suis au paradis. Il est intéressant de noter, et je m’arrête ici, que ce n’est pas ma volonté qui m’amène à stopper les questions, ce sont les mains chaudes et leurs caresses délicieuses qui les envoient au second plan.

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Jour 913

Je dirais que l'homme de mon rêve ressemblait un peu à celui ci-haut.

Je dirais que l’homme de mon rêve ressemblait un peu à celui-ci, photo obtenue en tapant tout simplement Homme grec, dans Google.

Finalement, je souffre d’une bronchite. Je suis allée voir mon médecin hier, une femme. Elle m’a prescrit du repos, pourtant je n’ai fait que cela, être au repos, ces derniers temps. Je dois prendre des antibiotiques pendant dix jours.
Mon rêve de la nuit dernière, lui, n’était pas de tout repos. Nous étions le samedi, et je me préparais à remettre un travail de fin de session pour mon cours d’arts plastiques, ce travail devait être remis le mardi suivant. J’avais encore à ma disposition le dimanche et le lundi complets pour travailler sur mon projet, mais à bien y penser, chaque minute me séparant de la remise du projet allait m’être nécessaire si je voulais respecter les délais. Je réalisais à quel point ce serait exigeant mais je ne reculais pas pour autant. Ce n’est pas vraiment moi qui décidais du travail que j’allais remettre, il s’était imposé de lui-même : sur du papier grand format, disons de 4’X6′, un format qui n’existe pas dans le commerce, à ma connaissance, je m’apprêtais à effectuer quatre dessins à peu près identiques représentant chacun une personne sur un lit d’hôpital mais qui ne souffrait d’aucune maladie. Cette personne était ma sœur.
Dessiner le lit, et le matelas sur le lit, et ma sœur sur le matelas constituait une difficulté insurmontable. Un éclair de génie me traversait quand je décidais de tracer au crayon les contours du corps même de ma sœur. Autrement dit, en marchant autour d’elle, un crayon à la main, je traçais une ligne continue à la mi-épaisseur de son corps, à la mi-cuisse, mi-rotule, mi-jarrets, mi-hauteur de la plante des pieds, etc. Ma ligne continue s’imprimait comme par magie non pas sur sa peau, mais sur du papier, me laissant aux prises avec des problèmes cette fois de perspective : ma sœur apparaissait-elle en deux ou en trois dimensions sur mon papier, je n’arrivais pas à le savoir. Encore ici, est-ce que je voulais qu’elle apparaisse en deux ou en trois dimensions ? Ce n’est pas moi qui décidais.
De son lit, Bibi était couchée et observait des créatures extraterrestres, amusantes, arborant des visages joyeux, si on peut appeler ça des visages, qui flottaient au-dessus d’elle à tout juste un pied de distance. Bien entendu, représenter ces formes étranges n’allait pas être une sinécure, toute limitée que j’étais par mes capacités techniques. Je me disais que j’allais les dessiner comme si je les voyais de haut et m’en tenir à des croquis sommaires. Ces créatures étranges avaient deux bras et deux jambes, elles ressemblaient à des fœtus disons d’un à deux pieds de long, et leurs membres semi-transparents étaient constitués d’une accumulation d’anneaux, comme on le voit chez les vers.
Maintenant que les contours du corps de ma sœur étaient tracés, il me restait à approcher l’aspect de la composition : est-ce que le lit et ma sœur allaient occuper tout l’espace sur le papier, ou est-ce que les figures extraterrestres allaient occuper davantage d’espace que ma sœur ?

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Jour 914

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Emmanuel Carrère en 2012, 55 ans, photo provenant de la page Wikipédia.

Je suis en train de lire L’adversaire, un texte écrit par Emmanuel Carrère. Le livre traînait sur ma table de chevet, dans une pile d’une petite dizaine de livres. Je l’ai commencé hier soir, j’en ai lu une cinquantaine de pages avant de m’endormir, pendant que Denauzier faisait déjà dodo. J’en ai lu encore un chapitre ou deux ce matin au CLSC, où je devais me rendre pour une prise de sang mensuelle. La pile de livres a été volontairement oubliée à la maison par la plus jeune des filles de Denauzier, je pense, et je dirais qu’il s’agit des livres qu’elle devait lire pour ses cours de français au cégep. C’est le premier livre que je lis de cet auteur. Je feuillette les premières pages, les dernières, et nulle part il n’est fait mention qu’il s’agit d’un roman. Je me suis demandé à quoi j’avais affaire, hier soir dès les premières pages, parce que l’auteur écrit son récit à la troisième personne, puis il s’immisce dans l’histoire à la première personne. Comme cela m’arrive souvent, j’ai demandé à Wikipédia de m’éclairer pour en avoir le cœur net. Je trouve que je lis mieux une œuvre quand j’en connais le contexte. Il ne s’agit pas d’un roman. Le récit est celui d’une histoire vraie, l’histoire de Jean-Claude Romand, un homme originaire du Jura qui a tué, en janvier 1993, ses parents, ses deux enfants et sa femme, quand il n’a plus été capable de supporter la peur qu’on découvre qu’il s’était inventé une vie. La fausse vie a duré dix-huit ans. On le croyait médecin chercheur à l’Organisation Mondiale de la Santé, or il n’avait pas fait ses études de médecine. Plutôt que de se rendre travailler tous les jours à l’OMS, il se rendait marcher dans la forêt ou passer du temps dans son véhicule dans des stationnements publics. Au fil des pages, on découvre l’ampleur de son mensonge : sa femme a reçu des bouquets de fleurs des collègues de l’OMS quand elle a accouché. Elle leur a écrit pour les remercier, de même qu’elle leur transmettait des vœux de bonne année à chaque année. Du temps de ses études, il fréquentait un groupe d’étudiants en médecine. Il était assez terne, de personnalité, alors on remarquait plus ou moins qu’il était, ou n’était pas présent dans le groupe, lors des examens, par exemple. Il se rendait à la salle où avait lieu l’examen, mais utilisant un quelconque subterfuge il n’entrait pas dans la salle, il revenait quelques heures plus tard quand le groupe en sortait, et se mêlait aux autres en faisant comme s’il venait, lui aussi, de se mesurer à l’épreuve. Ses amis ont eu le choc de leur vie en apprenant l’horreur qu’il avait infligée à ses proches, ses amis qui voyaient en lui un homme équilibré, modeste comme peuvent l’être les gens doués qui se consacrent d’abord et avant tout à leur art, à leur profession. Car c’est l’idée qu’on se faisait de cet homme, on le percevait tel un individu hors du commun qui se mêle peu aux autres parce que ses aspirations le placent au-dessus de la mêlée. Wiki m’informe que ce livre a constitué un tournant dans la carrière de l’auteur, qui a mis sept ans avant d’arriver à un résultat fini publié. Effectivement, le drame a eu lieu en 1993, et la publication, initialement chez P.O.L., a eu lieu en 2000. Je ne suis pas assez avancée dans ma lecture pour m’en rendre compte, mais il semble que ce récit contienne aussi une réflexion de l’auteur sur la nécessité de laisser s’écouler du temps, dans l’élaboration de toute œuvre. À suivre.

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Jour 915

Hier j’ai cuisiné les meilleures soupes à l’oignon. Nous n’avons pas eu l’occasion de nous rendre compte à quel point elles étaient bonnes, cependant, parce qu’il n’y avait pas assez de bouillon dans les ramequins.
– Je devrais peut-être nous faire du Bovril au bœuf et on en ajouterait directement dans nos ramequins ?, ai-je proposé à mon mari. J’ai l’impression de nous servir de la soupe sèche, c’est particulier et je dirais même embêtant !
– Tu feras ça demain midi, chérie, pour moi ça va comme ça.
Alors pour les deux soupes qu’il nous restait et que nous avons effectivement mangées ce midi, j’ai versé beaucoup de bouillon dans les ramequins, jusqu’à ras bord, avant de les faire chauffer au four, et nous nous sommes régalés.
dynamic_resizeLes soupes d’hier soir étaient accompagnées, en dessert pour nous sucrer le bec, et de même ce midi, d’une invention de ma part. Les trois demi-litres de crème 35% qui traînent dans le réfrigérateur depuis les fêtes de Noël sont à l’origine de mon invention. Pour utiliser au moins un de ces demi-litres, j’ai voulu faire du sucre à la crème. Comme je suis paresseuse intellectuellement, je ne suis pas venue lire sur mon ordinateur comment on fait du sucre à la crème. J’ai improvisé. Ma question principale avait trait au beurre : est-ce qu’on en met ou est-ce qu’on n’en met pas, dans la recette de base ? Je me suis alors rappelé ma vieille tante Alice, debout devant la cuisinière dans son vieil appartement d’autrefois, en train de faire du sucre à la crème. Tante Alice est probablement la personne, sur terre, à avoir fait le plus de sucre à la crème, mou. Elle n’en faisait jamais du dur qu’on peut ensuite couper en petits carrés et laisser fondre dans la bouche. Je me suis rappelé que tante Alice, donc, mettait du beurre. Alors j’en ai mis, en petite quantité, sachant que le gras de la crème serait bien assez gras. J’ai ajouté de la cassonade pour faire une pâte avec le beurre. Et ensuite j’ai versé la crème sans réfléchir, en ce sens que si je m’étais mise à réfléchir, j’aurais versé un peu de crème, puis encore un peu, toujours pour tenter de doser. J’ai versé sans réfléchir, d’une traite, tout le contenant.
Me sentant coupable de nous préparer une recette si riche en calories, j’ai alors eu l’idée d’atténuer l’effet du gras par de l’alcool. J’ai versé une assez bonne quantité de rhum cubain à partir d’une bouteille qui justement traînait pas trop loin d’où je cuisinais. Pour camoufler la saveur du rhum, des fois qu’elle aurait été trop prononcée, j’ai versé un peu de vanille. Pour rehausser la saveur de la vanille, enfin, qui peut donner une saveur artificielle au dessert si on en met trop, j’ai saupoudré du poivre de Cayenne en assez bonne quantité. Et, satisfaite, j’ai remué à la cuiller de bois. Le problème numéro deux qui m’attendait –ayant résolu le numéro un qui concernait le beurre–, était celui de la consistance. Est-ce qu’au bout d’un moment ma mixture allait durcir, ou devais-je m’attendre à servir, moi aussi, du sucre à la crème mou ? Me rappelant alors que dans certains magasins de bonbons raffinés on trouve des pétales de céréales –genre Special K— couverts de chocolat qui ont un goût exquis, j’ai décidé d’aller dans le même sens. J’ai écrasé de mes mains des céréales Shreddies que j’ai ajoutées à mon invention. J’ai continué de remuer, j’ai fait refroidir. J’ai servi le dessert dans un bol dans lequel, joyeusement, nous avons été obligés de récidiver, y plongeant la cuiller, tellement c’était bon.

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Jour 916

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Nouvel agencement dans la salle de séjour qui met en vedette les trois cadres que nous ont donnés Emma et sa copine, dans lesquels se trouvent des photos de notre séjour aux Îles-de-la-Madeleine l’été dernier. Sur la photo du centre, nous nous apprêtons à aller en kayak. La dernière photo est une réinterprétation d’un Magritte. À la gauche des cadres, on remarque le beau cadeau que m’a donné ma belle-soeur, sur le tabouret, dans une des coupelles duquel j’ai déposé un nid que Denauzier a rapporté à la maison. Sur la poutre au-dessus de la porte du foyer, se trouve un autre nid, assez lourd, qui a reposé sur une branche de notre sapin de Noël.

Sauf que je ne suis pas dans le bureau de Mélina ! Je suis chez moi, toujours malade. Et j’ai tout l’après-midi, si je le désire, pour poursuivre la psychanalyse de mon rêve en rondelles.
Mais c’est trop compliqué, jouer le personnage de l’analyste et de l’analysée. C’est trop compliqué pour le lecteur, je veux dire, parce qu’en ce qui me concerne, j’écris ces échanges imaginaires avec une grande facilité. Après je les relis, attentivement, et je me demande si le lecteur va comprendre. Et je conclus que s’il est bien concentré, s’il ne lit pas trop vite et si le sujet l’intéresse au-dessus de tout, il va comprendre !
C’est de cette manière d’ailleurs que j’ai écrit ma thèse de doctorat. J’ai inventé une interview entre un journaliste fictif féru de littérature et moi, doctorante. À cette époque, j’étais convaincue que je deviendrais écrivaine, alors cette interview était ni plus ni moins une pratique pour les fois véritables où j’allais devoir répondre à des questions semblables à la télévision devant public. J’avais construit l’interview sur un ton joyeux, je naviguais entre certains concepts empruntés à la phénoménologie et d’autres à la psychanalyse, je faisais des liens entre les nouveaux romanciers et le roman chevaleresque Don Quichotte de la Manche… Ma directrice de thèse, plutôt intimidée par le volet création de ma thèse, ne savait pas trop comment m’encadrer, elle me laissait aller.
En sortant de son bureau, lors de notre première rencontre, je n’ai pas trop su sur quel pied danser. Nous avions convenu de nous rencontrer trois fois pendant l’année de ma rédaction de mémoire, et une quatrième fois pour discuter du mémoire tel qu’il se donnerait à lire au terme de l’année. Après, j’aurais l’été pour retravailler les parties faibles. Et à l’automne, je demanderais une date de soutenance. La première rencontre avec ma directrice avait eu lieu à l’automne, et nous devions nous revoir en janvier. Je n’ai pas trop su sur quel pied danser, donc, à cette première rencontre, et je me suis dit à bien y penser que tout l’interview était à recommencer. J’y abordais les thèmes sérieux de la littérature d’une manière trop légère, trop joyeuse, trop badine. J’ai récrit mes quelque premier cinquante pages d’une manière plus adaptée à la réflexion universitaire, me semblait-il, mais ma directrice, lisant le paquet de feuilles que je lui avais fait parvenir par la poste, m’avait téléphoné pour crier à la catastrophe. Mon texte, dépressif à souhait, était bon pour la poubelle.
– Vous avez certainement des copies de sécurité, m’avait-elle demandé, du texte de votre première version ?
– Sûrement, avais-je répondu en ne sachant pas si j’en avais.
D’une chose à l’autre, j’avais tout recommencé : le premier cinquante pages pour en faire une version ni trop badine ni dépressive, le deuxième cinquante pages que j’avais entretemps écrit dans l’esprit dépressif du premier texte deuxième version. Et pour être certaine de ne pas me tromper, j’avais écrit le dernier cinquante pages en deux versions, mais je n’ai pas poursuivi la deuxième version jusqu’au bout par manque de temps.

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Jour 917

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Jesse Eisenberg (quel acteur !), Kristen Stewart (habituellement je la trouve pleine de tics mais je l’ai beaucoup aimée dans ce film), Woody Allen in Cafe Society’, 2016

– Ne nous égarons pas. Je comprends que vous minimisez votre action sur cet homme parce qu’elle a des conséquences excessivement graves qui vous bouleversent ? Comme si vous refusiez d’être bouleversée ?
Silence de la patiente.
– Comme si, entre choisir de ne pas faire de mal et en faire, c’était plus fort que vous, vous choisissez d’en faire ? Tout en vous disant que vous n’en faites peut-être pas tant que ça ?
Silence de la patiente. Puis :
– Il me semble que je n’aime pas faire le mal à ce point-là ?
– À qui faites-vous mal au juste, dans ce rêve ? Un individu arrive et vous demande de le trancher…
– Il ne le demande pas, c’est convenu d’avance.
– Soit. Mais le geste demeure le même. Que cet homme soit votre amoureux, et que vous ressentiez pour lui un amour aussi grand puisse-t-il être, ne pensez-vous pas que l’action que vous vous apprêtez à poser risque de vous faire encore plus de mal à vous, qui devrez vivre avec la responsabilité de cette action horrible tout le restant de votre vie ?
Silence de la patiente.
– En allant un peu plus loin, on pourrait se poser la question suivante : par quel mécanisme acceptez-vous de vous faire du mal ? Quel est le mécanisme, autrement dit, qui s’enclenche dans votre personne, qui vous autorise à commettre des actions horribles, actions que vous tentez, alors même que vous les commettez, d’en minimiser l’horreur. Vous ne tombez pas en transe, quand vous tranchez, comprenez-vous ? Vous effectuez froidement une action en espérant qu’elle ne sera pas fatale, alors que tout le monde sait qu’elle le sera.
Silence de la patiente.
– Je vais répéter ma question car j’ai ajouté beaucoup de choses à sa suite : par quel mécanisme acceptez-vous de vous faire du mal ? Mécanisme n’est peut-être pas le mot idéal, remarquez…
– Vous me demandez en fait pourquoi est-ce que je choisis, tranchant l’homme, de me faire du mal, sachant qu’il n’y a aucune étanchéité entre être tranché et trancher.
– Wow ! Vous m’étonnerez toujours Madame Longpré. Exactement. Vous vous exprimez superbement.
– Un homme de mots et d’images…, ai-je mentionné tout à l’heure à propos de Truffaut.
– Effectivement. Une femme de mots et d’images, dirais-je à propos de vous. Mais du même souffle, encore la hache dans ce qui émane de vous : les textes que vous produisez, avez-vous dit tout à l’heure, ne sont bons qu’à faire baisser le calculateur, sur votre site…
– Ça me fait penser aux blagues de sexe.
– Pardon ?, s’étonne Mélina.
– Oui, je les déteste tellement, je les reçois avec un tel inconfort que je suis la première à les sortir de ma bouche, dans certaines circonstances
– Pour être certaine qu’elles ne vous arriveront pas au plus mauvais moment ! Je comprends.
– Je me minimise pour ne pas être confrontée aux commentaires minimisants des autres à mon égard, il y aussi un peu de ça dans mon comportement.
– Peut-être.
Silence de la psychanalyste. Je sais que la séance est terminée. J’attends qu’elle le confirme.
– Nous allons devoir continuer la prochaine fois.

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