Badouzienne 56

Photo de Ansgar Walk. On appelle Inuksukjuaq un très gros inuksuk. Celui ci-dessus ne semble pas avoir forme humaine, mais c’est peut-être causé par l’angle selon lequel a été prise la photo.

Ma psychologue a lu la moitié de mon livre. Elle m’a téléphoné pour m’en parler. Nous ne nous voyons plus depuis mon séjour à l’hôpital, l’été dernier, mais nous sommes quand même en communication, des fois de temps en temps.
– Je me demande qu’est-ce qui explique que tu aies tant besoin de t’ancrer au réel, a-t-elle commencé.
Bien entendu, je n’ai pas su quoi répondre. Sur le coup, j’ai pensé qu’elle interprétait mes anecdotes comme autant de bouées mises en place –par moi-même– pour me protéger de je ne sais quels dangers. Je me suis perçue faible, déficiente, fragile sur le plan de mon équilibre. Pour ne pas me laisser ébranler davantage, j’ai eu recours aux premiers mots qui me sont venus à l’esprit :
– Nous pourrions en reparler lorsque tu auras lu le livre au complet ?, ai-je proposé, tout en déplorant l’absence de bienfondé de cette idée.
Il n’y a pas grand différence, en effet, entre avoir lu 110 textes et les 220 que contient le tome 1, dans la mesure où, une fois lues les premières pages, on comprend comment je m’y prends : je m’intéresse à des petits riens, j’attache de l’importance à de l’insignifiance.
D’une chose à l’autre, heureusement, nous avons glissé vers la correction de mes neuf autres tomes.
– J’avoue que cela me pèse, ai-je soupiré. Maintenant que le premier tome a vu le jour, le projet m’intéresse moins, je suis déjà ailleurs.
– Tu es où ?, a-t-elle voulu savoir, une pointe de curiosité dans la voix, m’a-t-il semblé.
– Bonne question ! Je ne le sais pas moi-même. Je continue d’écrire de nouveaux textes, à l’occasion. J’ai lu Marguerite Yourcenar, et maintenant Michel Jean, qui est pas mal plus facile à lire…
En fait, j’ai exprimé que j’étais déjà ailleurs parce que je me rappelle avoir entendu cette expression de la bouche de Jean Leloup et ça me tentait, tout simplement, de la faire mienne.

Où suis-je ?, en ce moment, est une question plus facile à répondre que celle sur l’ancrage de ma psychologue. Je suis dans mon bureau et quand je lève la tête de mon écran je vois l’inuksuk auquel Denauzier a donné forme en bas du terrain, à grands renforts de mouvements de pelle avec son tracteur car les pierres qu’il a utilisées sont pour le moins imposantes. À l’arrivée de l’hiver, je l’ai vêtu d’une tuque à pompon de fourrure et d’un foulard assez long pour faire le tour de son cou massif. Jusqu’à tout récemment, j’avais une vue parfaite de l’ami, mais depuis que j’ai déposé sur le bord de la fenêtre des pots qui contiennent des pinceaux, je le vois moins bien. Je le vois d’autant moins bien que la lumière du jour est sur le point de nous quitter, à 17:22. Cela dit, nous ne le verrions déjà plus si ce texte avait été écrit à la fin décembre, à la même heure.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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