Jour 43

J’aime la manière dont Denauzier approche mes toiles. Il les accueille comme telles, plutôt que de les remettre en question, dont je fais ma spécialité.
– Devrais-je enlever les plantes rouges ?, lui ai-je demandé. De par leurs formes organiques, elles n’ont pas grand-chose à voir avec l’aspect géométrique de l’ensemble.
– Pourquoi tu les enlèverais ?, s’est étonné mon mari. Tu les as pensées comme ça, comme elles sont, où elles sont, pourquoi les éliminer ?
– Parce qu’elles ne s’harmonisent pas avec l’ensemble. Parce que je les ai installées là pour la mauvaise raison, à savoir cacher la couleur violette du dessous que je n’aime pas tellement, finalement.
– Parce qu’elles créent de l’interférence, ai-je poursuivi, comme le dirait mon ami, peintre lui aussi, en ajoutant des éléments disparates qui atténuent l’effet initial recherché, soit celui de la simplicité au moyen de quelques lignes droites…
– Moi je ne les enlèverais pas, s’est borné à répéter mon mari.

J’ai écrit il y a un moment maintenant, Jour 470, que je m’apprêtais à reproduire une toile de Calder. Disons que cela m’a pris deux ans, presque jour pour jour, avant de m’y mettre pendant l’absence de Denauzier. J’ai commencé mon exercice de copie en désirant très fort ne pas m’éloigner du modèle. Des idées me venaient en cours de route d’ajouts que je pourrais faire, d’avenues que je pourrais explorer, mais je me retenais. Mon plan initial était de respecter les formes et les proportions, mais pas les couleurs car j’avais des restes de couleurs à écouler. De toute façon, c’est trop difficile, avec les éclairages et les reflets des écrans d’ordinateur, de savoir de quelles couleurs il s’agit vraiment. Donc j’y suis allée avec certes des gris, des noirs, des bruns, du blanc, ces couleurs de terre, mais aussi avec un lilas qui tire sur le violet qui, très vite et sans surprise, s’est mis à jurer avec le restant.

Je dois dire que je ne me sentais pas en contact avec moi-même, plus j’avançais dans ma tentative de copie, je me sentais confrontée à un univers masculin dans lequel je n’avais pas envie d’entrer. Je n’étais pas en symbiose avec la représentation sur la toile. Cela m’a fait prendre conscience que lorsque ce sont mes folies qui se créent sur la toile, je ressens cette symbiose. Est-ce que, cependant, n’avoir pas su que la toile que je tentais de copier était la création d’un homme, j’aurais senti la même chose, je ne le sais pas.

Me découvrant de plus en plus observatrice d’un sujet qui ne me parlait pas, regrettant d’avoir appliqué la couleur lilas, j’ai fini, bien entendu, par abandonner Calder en cours de route.
– Je vais obtenir un résultat hybride qui ira nulle part, m’entendais-je me dire dans ma tête, en même temps que je commettais le sacrilège de saboter mon exercice de copie en augmentant le volume de la masse blanche. À partir de là, une fois le mal fait, autrement dit, je me suis laissée aller. Et comme on peut s’y attendre, j’ai obtenu un résultat farfelu, en ce que cinq petites masses, à peine formées pour cacher une portion du fond lilas, se sont mises à requérir l’application d’ongles, pour devenir des doigts de pied…

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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