Jour 613

maxresdefault

C’est en plein ce genre de déversement qui se passe chez nous.

Des travaux sont en cours à la maison, entamés en avril dernier. Une immense machine se déplaçant sur des chenilles, munie d’une pelle gigantesque, gruge le roc et la terre de la forêt qui ceinture la maison. L’entrepreneur, un ami de mon mari, vient faire avancer le projet entre ses contrats. Il arrive avec son engin grugeur et des camions, qui se postent non loin pour que soient déversés dans leur boîte les résidus de la forêt. Mon mari a passé une partie du printemps à couper des arbres avec sa scie à chaîne en première étape à ce projet. À ce jour, le côté est de la maison est assez avancé, offrant à voir, à l’horizontale, une surface de sable encore inégale où nous stationnons nos voitures, où mon mari range sa remorque et son bateau et son quatre roues, et offrant à voir, à la verticale, un mur de pierres immenses, impressionnantes, qui produit un bel effet. Au-dessus du mur de pierres d’une bonne trentaine de pieds de hauteur, c’est la forêt, très dense.
Dans son entièreté, le projet consiste à mettre à nu les pierres actuellement couvertes d’arbres et de mousse, afin d’obtenir un dégagement important derrière la maison. Cela va laisser entrer beaucoup de lumière. Mes plantes vont apprécier. Je ne sais pas où les placer en été, tellement les feuilles des érables et des hêtres qui caressent les fenêtres arrière créent de l’ombre dans la maison.
L’entrepreneur a l’habitude de ce genre de travaux qu’il réussit haut la main. Parce qu’il est compétent, il est très sollicité, il a beaucoup de contrats, et il ne vient donc que très occasionnellement à la maison.
– À cette vitesse-là, nous en avons pour un bon cinq ans avant que ce soit fini, me suis-je dit hier matin en allant arroser une plante en pot qui passe l’été dehors, à l’ombre.
– Il ne nous restera plus que cinq ans pour en profiter, me suis-je dit aussi, puisque mon mari m’a expliqué récemment que rendus à soixante-dix ans nous ne serions plus dans cette grande maison dont l’entretien requiert une énergie que je n’ai pas toujours.
Nous avons lui et moi chacun cinquante-neuf ans.
Du coup, j’ai réalisé à quel point j’étais avancée en âge, à quel point il en reste moins devant qu’il s’en est accumulé derrière. Jusqu’à mes soixante-dix ans ça devrait bien aller, mais j’appréhende les soixante-quinze car c’est à cet âge que mon père a commencé à être ralenti par le Parkinson, et il y a quelque chose qui me dit que je pourrais finir comme lui.
J’en ai parlé à mon mari, qu’il ne nous restait plus beaucoup de temps de vie dans cette maison, et même de vie tout court avant d’être diminués par l’âge ou la maladie. Il m’a dit pour me rassurer qu’à la fin de l’automne les travaux devraient être terminés.
– Cela ne nous fera pas vivre plus longtemps, me suis-je dit, tout bas pour ne pas le décourager.
– Pourquoi la vie passe-t-elle si vite ?, ai-je demandé hier aux amis qui soupaient avec nous, au chalet. J’aimerais tant qu’elle ne cesse jamais ! Pourquoi cesse-t-elle ? Vous ne désirez pas, comme moi, qu’elle soit éternelle ?
– Il faut profiter de chaque seconde, fut la réponse de l’un d’eux, en saisissant l’occasion pour nous servir encore du vin.
– En effet, me suis-je dit, encore une fois tout bas, pour ne pas me lancer dans une discussion quant à la manière dont il nous sied d’en profiter.
La manière dont il me sied d’en profiter, c’est en lisant, en écrivant, en réfléchissant, en observant, en peignant, autant d’activités que je n’aurai eu de cesse de négliger, me laissant accaparer par des obligations qui n’en sont jamais vraiment et qui me font continuellement dévier.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée, publiée dans 2 200 textes en 10 ans, est marquée , , , , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s