Jour 1 232

Je travaille sur ce beau vase en ce moment. J'envisage peut-être en faire une série.

Je travaille sur ce vase en ce moment. J’envisage peut-être en faire une série. Acrylique et pastel sur papier Somerset.

Je suis allée me coucher fort perplexe. J’ai écrit quinze textes ces derniers jours qui retracent de quelle manière l’écriture s’est frayé un chemin dans ma vie. J’ai parcouru plus de quarante ans, partant de sœur Muguette, j’avais 11 ans, pour me rendre jusqu’à la création du blogue, j’avais je pense 52 ans. Ça fait mon affaire d’avoir écrit autant de textes en peu de jours car j’avais du retard dans mon compte à rebours. Aujourd’hui 9 janvier 2016, il me reste 112 jours d’écriture d’ici le 30 avril, pour écrire 122 textes si je veux atteindre le Jour 1 100 à la même date. Après, au 1er mai, il ne me restera que cinq ans à écrire, les jours de semaine seulement et non pas à plein régime, tous les jours, comme je le fais maintenant pour rattraper mon retard.
– Quoi ? Encore cinq ans à vivre avec le blogue ?, s’est exclamé Denauzier.
– Oui, si je veux réussir mon défi, ai-je répondu, penaude.
– Mais à quoi ça sert ?, a-t-il demandé.
– À rien, justement.
– Comment ça, justement ?
– Bien, je ne vois pas à quoi ça mène. Ça va faire bientôt cinq ans et il n’en ressort aucun écrit que je pourrais publier, je ne serai jamais une auteure connue, tu ne pourras jamais dire à tes amis et aux membres de la famille que tu vis avec une écrivaine, et en même temps je ne suis pas capable d’arrêter. Je ne désire pas arrêter. C’est peut-être devenu une drogue ?
J’ai donc écrit ces quinze textes, dont trois hier, et je suis allée me coucher, vers minuit, plutôt fatiguée et la tête pleine de mots. Je constate ce matin que je ne suis pas plus avancée. J’espérais recevoir, au terme des quinze derniers textes, une illumination, l’idée d’un texte à écrire qui aurait du succès et m’apporterait une certaine consécration. Il n’en est rien, mais il faut dire qu’il ne s’est pas écoulé beaucoup de temps entre hier soir et ce matin. Si l’illumination ne vient pas d’elle-même, je pourrais essayer, ce serait nouveau dans ma vie, d’aller à sa rencontre, autrement dit de la définir moi-même ?
Je sais ce que j’aimerais faire, ces prochains mois, sur mon blogue : j’aimerais écrire un texte de fiction, de 250 pages admettons, cela pourrait s’appeler un livre, en ne publiant qu’une page par jour. Ce serait un livre en construction, qui contiendrait des pages que je ne conserverais pas dans la version finale, un projet qui nous conduirait sur des fausses pistes, qui retomberait sur ses pattes une fois sorti des fausses pistes, tout cela au terme d’un travail de réécriture qui se ferait en dehors du blogue.
– Et après tu le ferais publier ?, me demande Denauzier qui commence à trouver le projet intéressant.
– Oui et non, je le mettrais en vente sur Amazone pour 1,78 $ ! On peut demander, semble-t-il, le prix qu’on veut !
J’aimerais écrire un texte de fiction mais je ne suis pas capable de sortir de moi-même. Dès que j’essaie de sortir de mon je, il ne se passe plus rien. J’ai beau donner vie à des personnages, Yasmine et Yuri en sont de bons exemples, je n’arrive pas à leur attribuer une consistance mentale et émotive. Ces personnages sont vides, ce sont des marionnettes sans squelette. Maudit bâtard !
En attendant, je travaille sur mon vase ci-dessus. Il me reste à décider de quelle manière je désire en couvrir l’intérieur (la partie blanche en ce moment), il me reste à tracer une ligne de démarcation qui va constituer l’extrémité de la table sur laquelle est déposé le vase, à créer une ombre portée du côté gauche du vase, à dessiner une paire de lunettes du côté droit…

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Jour 1 233

J'ai envoyé cette photo à Thrissa il y a quelques années. Le souffle lui a manqué quand elle a découvert ce que contenait le fichier jpg attaché au courriel.

J’ai envoyé cette photo à Thrissa il y a quelques années. Le souffle lui a manqué quand elle a découvert ce que contenait le fichier jpg attaché au courriel.

Pour étirer le plaisir, j’ai passé une troisième année en France, non plus à Aix mais à Paris. Encore ici, ce n’est pas moi qui l’ai décidé. J’étais venue passer quelques semaines au Québec pendant l’été. J’y avais rencontré ma directrice de thèse, car bien qu’ayant obtenu un mémoire de maîtrise et de D.É.A. en France, je relevais, administrativement parlant, d’une directrice de recherche québécoise qui n’avait aucune idée de ce que j’avais écrit pendant mes deux ans aixois. Me voyant, elle s’était exclamée, et elle avait raison, que je semblais mal en point et que si c’était d’avoir quitté la France qui me mettait dans cet état maigrichon et dépressif, il était préférable que j’y retourne. Ayant reçu l’aval d’une quelconque forme d’autorité, sans lequel je ne me serais jamais décidée, j’y suis retournée. Une amie m’a suggéré de m’installer à Paris, et je l’ai écoutée. J’ai vécu dans le VIIIe arrondissement, dans une chambre de bonne. C’est fou à quel point je n’ai pas profité de la vie, et de la ville, pendant cette année. Cependant j’ai fait beaucoup d’exercice en montant et descendant sept étages à pied tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, et en marchant énormément. Les jours de semaine, je m’enfermais à la Bibliothèque nationale et j’essayais d’y écrire un texte de fiction qui allait constituer la première partie de ma thèse de doctorat. Elle serait suivie en deuxième partie d’un essai sur ma pratique d’écriture, basé sur une approche théorique qui représentait, à cette étape de ma vie, et comme je l’ai écrit précédemment à propos d’autre chose, le dernier de mes soucis. Il y a quand même une partie du texte de fiction de mon doctorat qui me plaît parce qu’elle emprunte à la vie parisienne dont je m’imprégnais au fil de mes déplacements et de mes trajets, presque toujours les mêmes. Je conserve deux bons souvenirs de cette période trouble de ma vie : les moments que j’ai passés avec une amie à l’heure du dîner, que les Français appellent le déjeuner, assises où on le pouvait à la Bibliothèque et parlant de tout et de rien, et les tartes au citron fraîchement pressé que j’achetais toujours à la même boulangerie pâtisserie à quelques coins de rue du boulevard de Richelieu. J’ajoute que cette année-là, un anticyclone s’était maintenu immobile au-dessus de la France pendant plusieurs semaines de l’hiver, apportant un temps exceptionnellement doux et ensoleillé. Ni la lecture ni l’écriture n’ont occupé beaucoup de mon temps, à mon retour définitif au Québec. Je me suis dépatouillée pour me trouver un emploi, d’abord de chargée de cours en géographie, puis de commis dans une librairie, puis de secrétaire à l’UQÀM, puis de rédactrice à l’UdeM. En tant que rédactrice en informatique j’ai beaucoup écrit, mais pour en arriver à de nouveaux textes de fiction, il a fallu qu’un ami m’informe que la revue de nouvelles STOP organisait un concours. Il me restait quelques semaines avant la date butoir. Je me suis inscrite. Je voulais gagner. Alors je me suis organisée pour gagner. J’ai écrit un texte érotique torride et subversif. Et j’ai gagné. Un éditeur m’a ensuite approchée pour publier un recueil de ce type de nouvelles, que j’ai réussi à écrire de peine et de misère sur le bout de la table entre le travail et les tâches ménagères au sein de ma nouvelle famille reconstituée. Après la publication de ce recueil, en 1994, il ne s’est pratiquement rien passé du côté de la création littéraire, jusqu’au décès de mon compagnon François, en 2010. Voilà qui résume en gros le peu de place qu’a pris l’écriture dans ma vie, jusqu’au jour où, il y a cinq ans, j’ai créé mon blogue.

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Jour 1 234

Portrait de Gertrude Stein par Picasso, 1905.

Portrait de Gertrude Stein par Picasso, 1905.

Je suis arrivée à Aix-en-Provence un 19 octobre, tard le soir. J’ai été surprise d’entendre tant de mobylettes pétaradantes et de trouver le cours Mirabeau si animé sous la voûte magnifique que formaient les platanes. Mes études allaient être dans le domaine de la création littéraire, au niveau de la maîtrise, et ma directrice de recherche serait Annie Rocheleau. Une fois cela réglé, j’étais encore au Québec, je ne me suis plus trop préoccupée de mon avenir. Je ne me suis surtout pas demandé qu’est-ce que j’allais écrire. Après quelques rencontres assez peu intéressantes de deux minutes chacune avec Annie Rocheleau, il a été décidé, pour me sortir de mon inertie, que j’allais écrire un texte de cent pages. Je l’ai écrit. Le titre du mémoire est Pourquoi Paul-Émile ne lui donnait-il pas de nouvelles de la Tanzanie ? Il s’agit d’un texte écrit au je, qui va dans tous les sens, qui est bien écrit quand on le lit mot à mot, mais dont on ne retire rien par manque de structure, d’architecture, de rigueur, de cohésion, etc. Fidèle à la bachelière qui ne relisait pas ses travaux corrigés, je n’en ai pas conservé de copie. J’avais reçu une note moyenne, disons B-. J’avais fourni un effort de niveau 2 sur une échelle de 10.
L’automne dernier, je suis allée passer quelques jours chez Thrissa. L’avantage d’avoir étudié à Aix, c’est que j’y ai connu Thrissa. Elle participait de son côté à un échange initié par son université à Toronto. J’étais chez elle, donc, l’automne dernier, et j’ai mis la main sur son mémoire de maîtrise, un texte féministe autour de l’œuvre de Simone de Beauvoir. Elle devait retourner à Toronto à la fin de l’année universitaire et m’avait demandé d’aller faire relier son mémoire et de le déposer à sa place à la faculté car elle manquait de temps. Je ne sais pas si le geste a été délibéré de ma part, mais la chère Thrissa a déposé à son insu un mémoire de maîtrise dont la page couverture cartonnée était rose, la couleur de mon choix, idéale pour un essai féministe.
L’année suivante, toujours à Aix, j’ai écrit un autre mémoire, de D.É.A. celui-là, qui correspond à un niveau d’études un peu plus avancé que celui de la maîtrise. J’ai analysé quelques textes de Gertrude Stein. Je me demande encore comment cette femme est venue jusqu’à moi. Je dirais que c’est parce qu’elle était une amie de Picasso. Lors de ma première rencontre avec Annie Rocheleau, l’année précédente, je lui avais fait part de mon désir d’écrire un texte de fiction en m’inspirant d’un peintre.
– Connaissez-vous le milieu de la peinture ?, avait été sa première question.
– Non.
– Peignez-vous ? Dessinez-vous ? Avez-vous suivi des cours au Canada ?
– Non.
– Alors oubliez ça.
Je trouve l’anecdote intéressante aujourd’hui alors que je peins, même si je ne sais pas dessiner. Je trouve l’anecdote intéressante aujourd’hui alors que je peins, et que je n’aurais jamais imaginé, à cette époque-là, que je peindrais un jour.
Le mémoire de D.É.A. m’avait valu une note parfaite, A+. Je l’avais écrit avec une facilité déconcertante en fournissant un effort de disons 3 sur 10 compte tenu des lectures en anglais et en français qui avaient été nécessaires. Mais je n’avais retiré aucun plaisir de cet exercice, l’invention y étant absente.

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Jour 1 235

J’ai failli abandonner hier ces retours dans le passé, qui sont au centre de mes derniers textes dans ma tentative de retracer l’arrivée de l’écriture dans ma vie. À peine sortie du lit, j’ai écrit avec difficulté quelques paragraphes que j’ai failli supprimer. J’accompagnais ma belle-maman dans la journée pour une tournée de visites médicales à Joliette. Le soir à mon retour, j’ai relu les paragraphes et finalement je ne les ai pas envoyés à la poubelle. Je suis allée jusqu’au bout de mon idée, à savoir que je n’entretenais pas avec moi-même, quand j’étais dans la vingtaine, une relation trop harmonieuse.
Je constate, à travers ces réminiscences, que la vie professionnelle était le dernier de mes soucis. Après le baccalauréat, je ne me suis pas demandé vers quelle autre étape de ma vie je désirais m’orienter. Il allait de soi que j’allais poursuivre mes études. Mais où, dans quel domaine, en entreprenant d’autres études de 1er cycle ou en choisissant le 2e cycle ? Bof. Pouf. Je ne me posais même pas la question. La réponse est venue jusqu’à moi à travers un conseiller en orientation qui avait aussi pour mandat de trouver des candidats intéressés par les échanges universitaires. Il avait accès aux notes des étudiants et retraçait les candidats qui avaient les meilleurs résultats. Il est tombé sur moi. Je me rappelle l’avoir rencontré dans son bureau, et m’être fait expliquer que les notes en littérature étaient attribuées de manière plus subjective que dans le domaine des sciences exactes. Selon cette approche, de bons résultats dans une matière notée de manière subjective étaient encore plus significatifs que de bons résultats attribués de manière objective. Je n’avais jamais vu la chose de cette façon et j’imagine que cette façon est très contestable, mais j’ai choisi de me laisser convaincre. C’est ainsi que je suis ressortie de son bureau avec une proposition d’échange dans une université américaine du Massachusetts qui allait m’être confirmée dans les prochains jours.
– Au Massachusetts ?, se sont étonnées mes amies. Tu t’en vas étudier la littérature française au Massachusetts ? C’est en France que tu dois aller, tant qu’à profiter d’un échange !
L’idée n’était pas bête mais, on le voit, elle n’était pas de moi. Je serais volontiers allée étudier dans un petit département de littérature française d’une petite université de l’un des plus petits états américains. Probablement sensible à l’attrait de l’Europe, je suis retournée voir le conseiller et je lui ai demandé s’il ne trouvait pas plus pertinent de m’envoyer en France.
– Ce sera plus compliqué de parler à quelqu’un par téléphone, à cause du décalage horaire, m’a-t-il répondu, mais je veux bien essayer. Où aimeriez-vous aller ?
– À Aix, ai-je répondu, sur la seule base qu’une amie d’une amie étudiait là-bas. Si je me sentais seule, j’aurais quelqu’un à visiter. J’avais répondu Aix tout en sachant que si, effectivement, je me sentais seule, cette amie d’une amie avec laquelle je ne me sentais aucun atome crochu serait la dernière personne que j’irais visiter !

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Jour 1 236

Après quatre ans de Conservatoire à me sentir terriblement petite parmi les plus doués, je me suis tournée vers la littérature à l’Université Laval, à Québec. Les premiers cours des premiers trimestres m’ont semblé mortellement ennuyants. Je regardais le professeur de littérature du Moyen-Âge lire ses textes en ne parlant pas fort, en ne quittant pas son livre des yeux, en ne bougeant pas d’un pouce, sauf la bouche. Je n’en revenais pas que ce soit si désolant, si somnifère, encore une fois si peu épanouissant d’étudier à l’université. Au bout de quelques trimestres, je suis tombée sur un prof qui ne corrigeait pas lui-même les travaux des étudiants, il les faisait corriger par une assistante de recherche. L’assistante avait noté sur une de mes dissertations que j’avais un beau style d’écriture. Je n’ai pas tenu compte de la remarque parce que les i de la correctrice étaient surmontés d’un petit cercle au lieu d’un point. Cela ne faisait pas sérieux. Mais quand même je m’en rappelle, trente ans plus tard. Il y a donc eu l’exercice de français que sœur Muguette avait interrompu, j’étais à l’école primaire, et la remarque de la correctrice, au niveau universitaire, qui m’ont amenée à me demander si je n’avais pas une inclination naturelle vers l’écriture. Mais je ne devais pas en avoir une, étais-je amenée à penser, puisque je n’écrivais pas. Dans la dernière année de mon baccalauréat, je me suis inscrite à un cours de création littéraire. J’entrais dans la salle du cours, à chaque semaine, la peur au ventre. Je craignais que le prof ne nous demande d’écrire à froid et de lire ensuite nos textes devant tout le monde. J’étais convaincue de ne pas y arriver. Le cours portait sur l’essai. On n’écrivait pas des textes de fiction mais seulement trois essais pour tout le trimestre, sur des sujets imposés, je ne me rappelle plus lesquels. Trois fois rien, de courts essais de cinq à huit pages, à double interligne. On écrivait les essais chez soi, on les remettait au prof à la date requise et on n’en entendait plus parler. On recevait notre copie corrigée une ou deux semaines plus tard. Seule la personne assise à côté de nous en classe, s’il y en avait une, pouvait nous amener à échanger un peu sur ce qu’on avait écrit, en admettant que cette personne nous pose des questions. Une fois, une personne m’a posé une question. Elle m’a demandé pourquoi je ne lisais pas les remarques du prof sur ma copie corrigée. Je ne les lisais pas parce que j’avais horreur de me confronter moi-même à mon écriture. Ce n’était pas le style en tant que tel qui était en cause, c’était le fait que lire mes textes me mettait en contact avec une forme d’expression qui émanait de moi, or je pense que je détestais tout ce qui émanait de moi.

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Jour 1 237

C’est une jeune fille pas moins décoincée qui est entrée au Séminaire de Joliette l’année suivante. Qui s’est fait dire par Magali qu’il était possible d’apprendre un autre instrument de musique que la flûte à bec. Qui a mis les pieds dans le local où enseignait le professeur de guitare. Qui a trouvé au professeur un air artiste, sans pouvoir pour autant se formuler que c’est cela qu’elle lui trouvait, au professeur, un air artiste.
Cela me fait passer de drôles de moments, ces incursions dans le passé, à la recherche de l’étincelle qui a fait entrer l’art dans ma vie. Hier, à travers trois textes, j’ai laissé s’exprimer trois événements qui m’ont marquée, chacun associé à des sentiments différents : la honte d’avoir été mesquine, méchante, malhonnête envers Lise Lessard –et qui n’a rien à voir avec l’introduction de l’art dans ma vie–, le plaisir de la stimulation intellectuelle dans mon cours de français avec Muguette –qui a au moins à voir avec mon intérêt pour la langue–, la désolation de me sentir bloquée au point de ne pas savoir dessiner un arbre –qui a à voir avec l’expression de soi sur le mode de l’invention, de l’imagination et qui permet d’évaluer à quel point je partais de loin !
J’aimais jouer de la guitare mais je savais fort bien que je ne portais pas en moi la fibre musicale. Porter la fibre musicale, ça veut dire au minimum avoir de l’oreille, or je n’en ai pas. Emma en a. Quand elle a été acceptée au Cégep St-Laurent en double D.E.C., musique et sciences, le cours qu’elle avait le plus hâte de découvrir était celui de solfège et de dictée. Ma mort quand j’étais au Conservatoire, et ce d’autant que j’étais entourée d’oreilles absolues qui pouvaient reconnaître toutes les notes d’un accord complexe, augmenté ou diminué, avec septième ou avec neuvième, à la seconde même où ils l’entendaient. Pouf.
J’ai rêvé cette nuit que je côtoyais Justin Trudeau sans toutefois le connaître. J’étais dans sa maison, dans son intimité familiale. Il était assis au bout de la grande table rectangulaire de sa salle à manger et reprisait ses vêtements. Il était très grand, presque géant par rapport à moi. Il reprisait des pantalons jaune de Naples en feutre. Je me demandais comment faire pour pouvoir être dans sa maison sur une base régulière tout en ne créant pas de lien. Comment être imprégnée de l’aura du personnage sans qu’il soit nécessaire d’échanger, d’interagir, de parler. Comment recevoir l’énergie d’une personne d’exception sans me confronter moi-même à mon manque de confiance. Comment recevoir en cachette et ne rien donner.
Puis ce matin, peu avant mon réveil, j’ai rêvé à mon frère Swiff Smith, celui qui avait de la difficulté à épeler le mot hélicoptère le matin, assis sur les genoux de ma sœur dans le Ranchero. Je devais rencontrer son professeur, sœur Yvonne qui enseignait la première année aux Mélèzes, pour qu’elle m’explique ce qui n’allait pas. Je craignais le pire, sachant qu’il était un élève à problème. Or, me rendant voir sœur Yvonne, je tombais sur Swiff, qui avait le visage épanoui d’Emma –tous les deux sont blonds aux yeux pers. Swiff/Emma m’expliquait comment il fallait s’y prendre pour réaliser un projet qui devait être réalisé en classe. Il était sûr de lui et en pleine possession de ses moyens.
Il y a au moins une idée qui ressort de ce méli-mélo d’écriture d’aujourd’hui, c’est que là où j’ai échoué, Emma a mieux réussi.

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Jour 1 238

Je me demandais quoi faire avec mon tronc et ses moignons.

Je me demandais quoi faire avec mon tronc et ses moignons.

Pour accomplir le nettoyage des casiers, sœur Muguette, notre titulaire, nous avait fait porter nos tabliers réservés normalement aux arts plastiques. Les cours d’arts plastiques nous étaient donnés par une sœur Thérèse, menue, qui ne parlait pas fort et qui portait, elle, son tablier à longueur d’année. Presque à chaque fois que j’avais cours avec elle, je me demandais si elle se teignait les cheveux parce qu’elle n’en avait pas de gris ou de blanc. Elle n’était pas expansive et pouvait à l’occasion nous parler sèchement. J’aimais les arts plastiques, mais à chaque cours, une ou deux fois par semaine, j’avais peur de ne pas être capable de réaliser ce qui nous serait demandé. De la même manière, selon l’équation inverse, j’avais peur de ne pas être capable de réaliser ce qui nous serait demandé aux cours de gymnastique, que je détestais. Je ne me rendais pas compte qu’il était attendu des élèves qu’on se laisse aller, qu’on s’exprime, qu’on invente. Le thème du cours, cette fois-là, était celui de l’arbre. Il fallait, tout simplement, sur un papier grand format, avec des crayons de couleur de bois, dessiner un arbre. Après avoir tracé le tronc et quelques moignons de branches d’à peine un centimètre sur le papier, je n’avais plus su quoi faire. J’étais allée demander à sœur Thérèse comment poursuivre mon dessin. Elle m’avait regardée comme si j’étais retardée et s’était exclamée de continuer.
– Comment ?, avais-je répété.
– Bien, en dessinant les branches !
Voyant que je ne retirerais rien d’autre de sa bouche, j’étais retournée à ma place, pas plus avancée. J’étais complètement bloquée. C’est en jetant un coup d’œil sur les dessins des autres que j’avais compris qu’il suffisait de garnir l’espace au-dessus du tronc avec des lignes qui se croisent et s’entrecroisent. D’ajouter, selon la saison, des feuilles ou pas de feuilles mais alors de la neige. D’ajouter un arrière-plan, ne serait-ce qu’une ligne d’horizon. Sur les dessins des autres, je découvrais en prime qu’on pouvait en profiter pour introduire des nuances de couleurs, des reflets, de la lumière, et même des maisons ! Je n’avais pas réussi à comprendre ça. J’avais tracé le tronc avec le sentiment d’obéir à la consigne qui m’était imposée et dès qu’était arrivé le moment d’interpréter, de me laisser aller, rien n’avait voulu sortir de ma coquille. Fallait-il que je sois coincée.

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