Jour 1 236

Après quatre ans de Conservatoire à me sentir terriblement petite parmi les plus doués, je me suis tournée vers la littérature à l’Université Laval, à Québec. Les premiers cours des premiers trimestres m’ont semblé mortellement ennuyants. Je regardais le professeur de littérature du Moyen-Âge lire ses textes en ne parlant pas fort, en ne quittant pas son livre des yeux, en ne bougeant pas d’un pouce, sauf la bouche. Je n’en revenais pas que ce soit si désolant, si somnifère, encore une fois si peu épanouissant d’étudier à l’université. Au bout de quelques trimestres, je suis tombée sur un prof qui ne corrigeait pas lui-même les travaux des étudiants, il les faisait corriger par une assistante de recherche. L’assistante avait noté sur une de mes dissertations que j’avais un beau style d’écriture. Je n’ai pas tenu compte de la remarque parce que les i de la correctrice étaient surmontés d’un petit cercle au lieu d’un point. Cela ne faisait pas sérieux. Mais quand même je m’en rappelle, trente ans plus tard. Il y a donc eu l’exercice de français que sœur Muguette avait interrompu, j’étais à l’école primaire, et la remarque de la correctrice, au niveau universitaire, qui m’ont amenée à me demander si je n’avais pas une inclination naturelle vers l’écriture. Mais je ne devais pas en avoir une, étais-je amenée à penser, puisque je n’écrivais pas. Dans la dernière année de mon baccalauréat, je me suis inscrite à un cours de création littéraire. J’entrais dans la salle du cours, à chaque semaine, la peur au ventre. Je craignais que le prof ne nous demande d’écrire à froid et de lire ensuite nos textes devant tout le monde. J’étais convaincue de ne pas y arriver. Le cours portait sur l’essai. On n’écrivait pas des textes de fiction mais seulement trois essais pour tout le trimestre, sur des sujets imposés, je ne me rappelle plus lesquels. Trois fois rien, de courts essais de cinq à huit pages, à double interligne. On écrivait les essais chez soi, on les remettait au prof à la date requise et on n’en entendait plus parler. On recevait notre copie corrigée une ou deux semaines plus tard. Seule la personne assise à côté de nous en classe, s’il y en avait une, pouvait nous amener à échanger un peu sur ce qu’on avait écrit, en admettant que cette personne nous pose des questions. Une fois, une personne m’a posé une question. Elle m’a demandé pourquoi je ne lisais pas les remarques du prof sur ma copie corrigée. Je ne les lisais pas parce que j’avais horreur de me confronter moi-même à mon écriture. Ce n’était pas le style en tant que tel qui était en cause, c’était le fait que lire mes textes me mettait en contact avec une forme d’expression qui émanait de moi, or je pense que je détestais tout ce qui émanait de moi.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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