Jour 1 156

Nous avons mangé du caribou bourguignon.

Nous avons mangé du caribou bourguignon.

À propos du tagine que j’ai préparé pour Pâques –nous étions une trentaine de bouches à nourrir– et qui a constitué un travail d’équipe avec mon mari.
D’abord, j’ai proposé ce plat à Denauzier à quelques jours de l’événement. La tradition, dans sa famille, est de servir un jambon avec purée de pommes de terre et carottes tranchées cuites à l’eau. D’autres choses aussi, bien sûr, garnissent la table, mais le jambon demeure au centre du menu, le pivot, la pièce maîtresse. Pour ne pas effrayer les futurs convives qui ont demandé à l’avance qu’est-ce qu’on allait manger, j’ai parlé, plus familièrement, de ragoût à l’agneau. Quand est venu le moment de nous échanger des courriels entre membres de la famille pour déterminer qui allait apporter quoi, Denauzier a mentionné que de notre côté nous allions fournir un ragoût surprise.
Donc, Vendredi saint, pendant que Jésus transportait péniblement sa croix, nous étions au métro d’alimentation dans l’abondance extrême à acheter les victuailles. L’agneau coûtant très cher, nous avons opté pour une pièce d’épaule qui ne faisait que la moitié du poids de viande requis pour la recette, et nous avons complété avec du veau en palette.
Comme nous avons utilisé une très grande casserole pour la préparation du tagine, nous avons eu l’impression que nous pourrions ajouter un autre type de viande pour enrichir le plat, aussi Denauzier a-t-il proposé des pièces de caribou qui dorment dans son congélateur depuis quelques semaines seulement. Aussitôt dit aussitôt fait. Les pièces se sont retrouvées sur le comptoir de la cuisine, mais comme elles étaient dures comme de la roche, il a fallu attendre un peu avant de les utiliser.
Entre temps, j’ai ajouté les trois énormes bulbes de fenouil frais, les dix tomates, les raisins de Corinthe, les amandes, les oignons, les carottes, les épices. Au final, la casserole s’est trouvée remplie le temps de le dire. De telle sorte que nous avons décidé, à la dernière minute car le moment du dégel du caribou est arrivé en fin de soirée samedi, et nous avions notre voyage de cuisiner, nous avons décidé, donc, d’utiliser le caribou pour faire un caribou bourguignon. Nous avions justement une grosse bouteille de vin rouge Notre maison qui traînait sur le comptoir depuis quelque temps.
J’ai expliqué à Denauzier que le caribou bourguignon, c’est très facile à faire. On secoue les cubes de viande dans un sac qui contient de la farine et beaucoup de thym, de manière à les enrober. Ensuite, on fait sauter les morceaux de viande enfarinés dans un peu d’huile avant de verser tous les ingrédients dans la casserole. Carottes, champignons, pâte de tomate, vin évidemment, un peu de sauce imprononçable Worcestershire, feuilles de laurier, bouillon de bœuf. On laisse mijoter en remuant de temps en temps car avec la farine qui couvre les cubes il est possible que ça colle un peu dans le fond.
Nous nous sommes ensuite installés devant le film Hercule ou Ben Hur, je ne me rappelle plus lequel, qui était déjà amplement avancé dans le déroulement de l’histoire, mais comme il dure trois heures ce n’est pas très grave. J’étais à peine assise quand j’ai réalisé que j’avais oublié les oignons, pour le bourguignon. Je suis allée en trancher finement, que j’ai fait dorer à feu doux dans une poêle T-Fal avec une bonne cuillerée de moutarde forte, pour le plaisir. Je suis ensuite retournée m’asseoir devant Hercule ou Ben Hur. J’ai oublié d’aller remuer le ragoût mais Denauzier y a pensé, et en a profité pour verser dans la casserole les oignons qui étaient sur le point de brûler. Il est revenu s’asseoir à son tour, et au bout d’un moment nous sommes allés nous coucher, fatigués, en n’oubliant pas d’éteindre le feu de la cuisinière. Le bourguignon a passé la nuit à la température de la pièce. Nous n’y avons même pas goûté et l’avons servi tel quel le lendemain dimanche soir, advienne que pourra. Bien entendu, il était succulent, de même que le tagine. Mais le tagine nous a demandé une réflexion préalable –qu’est-ce qu’on pourrait servir pour Pâques ?– et une préparation de plus d’une heure, là où le caribou s’est présenté de manière imprévue à notre esprit dans un quart de seconde et n’a demandé que quinze minutes, maximum, de préparation !

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Jour 1 157

Autoportrait - premier dessin de ma fille à l'école maternelle en septembre 2001

Autoportrait – premier dessin de ma fille à l’école maternelle en septembre 2001

J’ai rêvé qu’Emmanuelle et moi nous retrouvions assises par terre dans le coin d’une pièce qui pourrait être la salle à manger de l’appartement de Montréal. Les murs y sont de couleur Pain d’épices et Rouge égyptien, or c’est de ces couleurs –terracotta– qu’étaient les murs dans mon rêve. Nous nous retrouvions assises par terre dans un coin comme dans l’expression Se peinturer dans le coin, ou Être acculé au pied du mur. Je pensais vaguement que notre situation n’était pas idéale, mais je choisissais de ne pas m’y attarder. Je faisais face à ma fille. Nous avions toutes les deux les jambes croisées dans la position du lotus en yoga, mais sans la difficulté d’aller se placer les pieds sur le dessus des cuisses. Sans hésiter j’ouvrais les bras, c’est-à-dire que je les tendais en croix de part et d’autre de mon tronc, et du regard j’incitais Emma à en faire autant, jusqu’à ce que nos mains se touchent et nos doigts se croisent. Je l’encourageais ensuite à étendre les jambes sur le plancher de bois, comme je le faisais au même moment, dans le but que nous appuyions nos pieds contre les chevilles de l’autre. Nous nous retrouvions les jambes écartées, les bras tendus, et nous entamions des exercices d’assouplissement, pour être en forme et en santé, en inclinant le haut du corps l’un vers l’autre. Nos crânes, au final, se touchaient délicatement.
À mon réveil, j’ai pensé par analogie au dessin en photo ci-contre qui reproduit, selon moi, ma chouchounette entrant dans la vie (scolaire). Elle y entre à belles enjambées –jambes écartées–, les bras tendus en croix en équilibre avec ses pas, pour faire son chemin, tracer sa voie, vivre sa vie, en mode ouverture. Qui plus est, sous les pas de ma fille, il pousse des fleurs !
À mon réveil et sortant du lit, j’ai constaté que la plante dont je ne connais pas le nom, qui m’a été donnée il y a longtemps par un ami cher et qui habite dans notre chambre à coucher devant une grande porte vitrée, me donnait quatre lys blancs, en cadeau de Pâques. Les lys sur le point de s’ouvrir, les exercices de gymnastique pratiqués avec ma fille, et ses pas assurés au-dessus des fleurs vont ensemble, dans mon univers mental. Ce sont autant de manières de rendre hommage à la beauté de la vie.
Pour rendre hommage à la beauté de la vie par le temps merveilleux qu’il fait aujourd’hui et que nous espérons demain dimanche pour Pâques, j’ai encore cuisiné ce matin. Mes mains sentent la coriandre et le cumin. Je n’ai pas encore caché les petits cocos de mauvais chocolat, je ferai cela demain. Une fois que nous aurons beaucoup mangé, j’espère une sorte de jeûne, j’en ai glissé un mot hier. Je m’étonne de constater que c’est le monde à l’envers. C’est pendant les quarante jours du Carême qu’on est censé manger maigre !

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Jour 1 158

My God !, s'écria la comtesse, I win !

My God !, s’écria la comtesse, I win… an egg !

Nous avons fait des courses alimentaires ce matin vendredi saint pour célébrer la fête de Pâques. Et j’ai cuisiné une bonne partie de l’après-midi. Bien que je les aie lavées, mes mains sentent les oignons, le clou de girofle, le fromage Emmental, les pommes… En fait, nous allons nous réunir et manger et profiter de la compagnie des uns et des autres, sans célébrer la fête de Pâques et encore moins penser à la résurrection du Christ. J’ai quand même acheté un paquet de petits cocos en chocolat, en chocolat de mauvaise qualité, que je compte cacher dans la maison. Du temps que les enfants étaient jeunes, je pense essentiellement à Emma et à ses cousins, c’était à qui allait trouver le plus de chocolats. Puis, avec les années, l’enfant qui trouvait le plus de chocolats se voyait offrir un chocolat plus gros, et de meilleure qualité. Un lapin ou une poule dont le format pourrait s’apparenter à celui d’une feuille 8 ½ X 11, mais en trois dimensions. J’ai ensuite complexifié le concept et à partir d’une série d’énigmes, il fallait que les enfants disent à quel endroit, pour telle énigme, se trouvait le chocolat. L’année qui a connu le climax de mon concept, j’avais imprimé la série d’énigmes en quelques copies pour que les enfants, mais les adultes avaient dû s’en mêler, puissent écrire sur la feuille où se trouvaient les œufs. Cette année du climax avait été un succès car pendant un bon moment tout le monde avait cherché des œufs dans la maison, et particulièrement les grandes pattes d’ours. J’ai déjà, il me semble, donné un exemple de ce que j’entends par une énigme, mais je vais me répéter : pour l’énigme Good Lord, s’écria la comtesse, I Win !, le chocolat était déposé sur le dessus d’une reproduction laminée de l’artiste Betty Goodwin. C’était quand même facile à trouver parce que le mot Goodwin apparaissait en grosses lettres sur l’affiche. Comme mon neveu est doté d’une intelligence redoutable, et que ma fille décode assez facilement mes inventions, il me fallait user de stratégie pour les laisser chercher assez longtemps, car quand on trouve tout de suite ce n’est pas amusant. Cette année, dans ma nouvelle famille ici à St-Jean-de-Matha, il n’y aura pas d’enfants, mais seulement des nouveaux-nés et des presque adultes, parmi lesquels ma fille chérie. Je vais simplement cacher les chocolats ici et là, sous la feuille d’une plante, par exemple, ou à l’intérieur d’un abat-jour dont il est certain que l’ampoule ne sera pas allumée. Je réserve la complexification du processus pour les prochaines années, le temps que les enfants grandissent. Nous allons probablement terminer les célébrations de Pâques avec plein de nourriture que nous allons distribuer aux jeunes, l’un de l’Abitibi et l’autre, ma fille, de Montréal. Nous allons, Denauzier et moi, manger les restes tant qu’il y en aura. Et après, ce que j’aimerais vraiment expérimenter, ce serait une sorte de jeûne, une période de deux ou trois jours à ne manger que du riz, des noix et des fruits. À suivre.

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Jour 1 159

Paroles de Daniel Gadouas, musique de Robert Charlebois.

Paroles de Daniel Gadouas, musique de Robert Charlebois.

Pour agrémenter le chemin du retour de quelque sept heures de route, j’ai fait jouer la onzième plage des CD qui traînent dans le coffre à main de ma petite voiture. Cela nous a permis de traverser le parc de la Vérendrye sans trop nous en rendre compte. Denauzier était au volant. Nous avons commencé avec la onzième plage des concertos Brandebourgeois de l’ensemble Caprice, puis nous sommes allés vers la musique profane de Michel Delpech, de Charlebois, de Melody Gardot, d’Ella Fitzgerald, des Platters… Bien entendu, c’est Charlebois mon préféré. L’exercice, d’ailleurs, était arrangé avec le gars des  vues, étant donné que la chanson Québec Love, que je voulais absolument entendre, était la onzième sur le CD reproduit en photo ci-contre. Je dirais que c’est lorsque je me pâme sur la musique comme je sais si bien le faire que je me sens le plus différente de mon mari. Avoir été seule en voiture, j’aurais écouté Québec Love peut-être quarante fois, à tue-tête, pour le plaisir de bien suivre l’accompagnement à la guimbarde et, je pense, au banjo. Mais nous étions deux et j’ai tenté de ne pas énerver mon mari avec mes excès. J’ai quand même voulu l’instruire en partageant mes connaissances.
– Daniel Gadouas, ai-je énoncé comme une grande nouvelle sans douter de moi une seule seconde, était le conjoint d’Andrée Lachapelle. Il s’est suicidé dans la quarantaine.
– Le comédien qu’on voit à la télévision ? Ça m’étonnerait, m’a dit mon mari. Il est dans la soixantaine. Andrée Lachapelle est pas mal plus vieille. C’est peut-être son fils ?
– À ce moment-là comment s’appellerait le père, le mari d’Andrée Lachapelle ? Il me semble qu’il y a un i. Yannick ? Patrice ?
– Tu ne m’as pas dit récemment qu’elle vivait sur ta rue avec André Melançon ?
– Oui, mais avant elle était avec un Gadouas. Et il s’est suicidé. Il va falloir que je consulte Wiki.
Juste au moment où je faisais glisser le disque de Charlebois dans le lecteur de ma voiture pour écouter ma chanson fétiche et entamer ma pâmoison avec une certaine retenue, Denauzier m’a posé la question suivante :
– Comment ça se fait que tu aimes tant Charlebois, un chanteur à textes, et que tu n’aimes pas Richard Desjardins, lui aussi à textes ?
– Hum…, ai-je répondu, freinant mon élan naissant pour tenter de réfléchir. Je n’aime pas la voix nasillarde de Desjardins, je l’ai trouvé snob quand il s’est retrouvé assis à côté de moi dans un salle de cinéma, mais probablement que Charlebois l’aurait été aussi, je ne suis pas portée par ses mélodies toutes égales, introspectives, qui n’arrivent pas à la cheville de la fantaisie imaginative des arrangements de mon ami Robert…
Après vérification, Daniel est le fils de Robert Gadouas et de Marjolaine Hébert. Donc, le prénom du père, Robert, ne contient pas de i pantoute. Robert Gadouas a bel et bien été le compagnon d’Andrée Lachapelle, dont une fille, Nathalie, est issue de leur union. Je regarde une photo de la blonde Andrée, à travers mes recherches, et je la perçois comme notre Merryl Streep québécoise. Elle s’est peut-être déjà fait dire ça, et si c’est le cas je ne sais pas si elle aime ça.
– Sais-tu qui était Pacifique Plante ?, me demande Denauzier pour tester mes connaissances fulgurantes, juste au moment où on entend son nom dans la chanson.
– Bien sûr ! Un joueur de hockey !
– Bien non, il était le maire de Montréal avant Drapeau.
– Ah oui ?
Vérification faite au restaurant Boston Pizza de Mont-Laurier où nous avons soupé à 19 heures passées, la chienne nous attendant dans l’auto, Pacifique Plante, avocat de formation, a été policier, chef d’une escouade anti-corruption dans les années 40 et 50.
C’est ce qui fait, mon manque de culture générale, que je savoure davantage des phrases tautologiques de type En dessous de mes cheveux j’ai ma tête, qui ne requièrent pas, pour être comprises, de connaissances préalables.
Mais qui est Des Calish ?

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Jour 1 160

Etre à la retraite, en visite, en farniente.

Être à la retraite, en visite, en farniente.

Trois jours sans avoir écrit mon texte quotidien bloguéen pour des raisons en partie hors de mon contrôle. Lundi, mardi et mercredi. Je constate que cela ne me dérange pas tellement, et je trouve ça inquiétant. Suis-je sur le point d’abandonner ? Il faut dire que je suis sollicitée mentalement par une situation qui semble appeler un dénouement et dont je ferai peut-être état au terme de mon exercice récapitulatif. Je vais effectivement essayer de remonter le temps à partir de lundi dernier, le matin. Nous étions chez le fils de Denauzier, à D’Alembert, en Abitibi. Nous y avons passé trois nuits, dormant au sous-sol en compagnie de notre chienne Nicky. La première nuit dans une chambre à coucher normale, la deuxième nuit dans une chambre de débarras en compagnie de boules de Noël et autres ornements qui frôlaient littéralement le matelas, et retour la troisième nuit dans la chambre des invités. C’est bien pour dire, j’ai merveilleusement dormi la nuit que j’ai eu le nez dans les boules et les guirlandes. Après le petit-déjeuner du lundi matin –j’ai mangé un avocat pour faire comme une de mes belles-sœurs dont la manière de se nourrir m’inspire– nous avons fait un peu de route jusqu’à la petite localité d’Arntfield y visiter une tante de mon mari, ou une grand-tante du fils de mon mari, car le fils de Denauzier, et son propre fils de deux semaines de vie, nous accompagnaient. J’ai peut-être déjà mentionné dans un texte précédent que la tante, qui a la soixantaine avancée, se vernit les ongles de jolie manière, y allant d’une couche de couleur vive, rehaussée d’une couche d’un motif texturé, protégée d’un vernis transparent. La déclinaison de lundi était dans les teintes de fushia et le motif était celui de petits points blancs. Après la petite heure de visite chez la tantine, retour chez le fils de Denauzier y manger des hamburgers avant d’entamer notre route de retour dont la première station était un chalet sur le bord du Lac Claire, dans la région de Val-d’Or. C’est lors de ces visites chez l’un et l’autre, sans horaire et sans contrainte de temps, que je me sens définitivement retraitée, en vacances, en farniente. Mardi matin, après une soirée de cartes et de détente, et une nuit dans une chambre minuscule, nous avons déjeuné, marché dehors, dîné. Puis, en après-midi, Denauzier devait s’occuper d’un hélicoptère. Je me suis installée avec mon ordinateur dans un petit bureau de l’entreprise et, ne disposant pas d’une connexion Internet, j’ai passé la majeure partie de mon temps à observer les toiles de Marcel Barbeau que j’avais copiées sur mon disque dur. Marcel Barbeau est en lien avec le livre qu’a écrit sa petite-fille, Anaïs, que j’ai presque fini de lire, autant dire d’ailleurs que je l’ai fini car j’avais commencé le livre par la fin et je suis rendue à la fin. Après l’hélicoptère et la contemplation en parallèle des Barbeau, nous avons fait la longue route jusqu’au retour à St-Jean-de-Matha, où nous sommes arrivés à 23h15.

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Jour 1 161

La valeur 5 est définitivement très jaune.

La valeur 5 est définitivement très jaune.

Il est vingt heures. Voilà une phrase de 20 caractères, espaces et ponctuation comprises. Il est vingt heures et je n’ai toujours pas écrit mon texte du jour. À 19 heures, nous étions encore autour de la table, à terminer le souper. Nous sommes en visite chez le fils de Denauzier qui habite à 18 km de la ville de Rouyn. J’ai quitté à 17 ans la région de Lanaudière dont je suis originaire pour aller étudier au Conservatoire à Québec. J’étais très mal organisée la première année car j’habitais bien trop loin. Ayant trouvé chambre et pension à Ste-Foy, je passais mon temps dans les autobus. Quand on me demande quel âge je porte en moi, comment je me sens intérieurement, je réponds que j’ai 16 ans. Cela fait donc quarante ans que je me sens adolescente ingénue. Avoir 15 ans, c’est avoir un âge jaune, en ce sens que quinze est la somme de trois réglettes de valeur cinq, or ces réglettes cinq sont de couleur jaune. Très jaune. Quand ma sœur avait 14 ans, elle évitait de donner son âge sous prétexte qu’elle n’aimait pas prononcer le mot quatorze. Quand je suis arrivée à cet âge, je me suis rendu compte que ça ne me dérangeait pas d’avoir à prononcer le chiffre, et même que j’aimais ça, car j’ai toujours eu un faible pour la lettre z. D’où il ressort qu’à mes 13 ans, et bien que le chiffre ait la réputation de porter malheur, je n’ai nullement souffert de mon âge en tant que tel, mais beaucoup de l’acné. Les chiffres 12 et 11 contiennent eux aussi un z, orthographiquement. Leur somme est vingt-trois, qui une fois additionnés (deux + trois) se réduisent à cinq, de manière à revenir à la couleur jaune dans le système des réglettes Cuisenaire. C’est extraordinaire parce que le mot précédent Cuisenaire contient 10 caractères. J’avais 9 ans quand j’ai commencé à réaliser que mes parents allaient se séparer. Je me demande si ma mère nous habillait encore de la même manière, ma sœur et moi, quand j’avais 8 ans et Bibi onze. Je me rappelle que ma psychanalyste m’avait posé des questions avec intérêt à ce sujet, les tenues identiques, elle qui ne posait pratiquement pas de questions. J’avais peut-être 7 ans lorsque je suis allée m’acheter des chaussures avec ma mère et que je l’ai fait exprès de choisir le modèle qu’elle ne m’encourageait pas à choisir. Il y a le chiffre 6 dans le numéro du jour d’aujourd’hui. Ah ! 5 ans ! Tout le monde me disait que j’étais drôlement mignonne dans ma robe de velours de couleur or, à cet âge-là. Je me demande comment ça se fait que je n’en entends plus parler, peut-être parce que je suis rendue trop vieille, et trop peu ressemblante ! Je me rappelle très bien avoir suivi les funérailles de John F. Kennedy à la télévision noir et blanc qu’il y avait dans notre appartement de la rue Ste-Angélique. J’étais assise à même le plancher de la cuisine, j’avais 4 ans. Je me suis mariée 3 fois. À une remarque que m’avait faite Jacques-Yvan, il y a longtemps, j’avais répondu « C’est comme si tu me disais : Lynda j’ai 2 jambes et je m’en sers pour marcher. » Si le cœur m’en dit, 1 jour, je reviendrai sur ce sujet.

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Jour 1 162

Le tumulte à la mâchoire crispée, de Marcel Barbeau.

Le tumulte à la mâchoire crispée, de Marcel Barbeau.

Suite du décompte entamé hier. Il y a plus de 41 couleurs dans la toile ci-contre de Marcel Barbeau. J’en suis jalouse, évidemment. Je suis en train de lire La femme qui fuit. L’auteure est la petite-fille de Marcel Barbeau. Je l’ai vue en vidéo sur mon ordi, elle est belle, lumineuse, joyeuse. Elle porte les cheveux très courts. Dans la série de livres que je veux lire, j’ai omis de mentionner que Peter Pan m’intéresse, et de même Ali Baba et les 40 voleurs. J’ai compté l’automne dernier le nombre de petites culottes qu’il y a dans mon tiroir, chez mon nouveau chez-moi, à St-Jean-de-Matha. Il me semblait que j’en avais beaucoup. J’en ai 39, c’est en effet beaucoup. Que des blanches et des noires, classées en deux piles, par couleur. J’avais 38 ans à mon retour au travail, après mon congé de maternité. J’étais en-dessous de mon poids, et blanche comme de la farine. J’ai accouché, facilement, à 37 ans, et suis tombée enceinte à 36 ans. À 35 ans, j’ai commencé à sentir que ma psychanalyse tirait sur sa fin, après quatre années de rencontres souvent intenses. Je me suis rendu compte que cette aventure tirait à sa fin quand, une journée d’été, j’ai complètement oublié de me présenter à ma séance. 34 ans, c’est l’âge que j’avais quand un homme me tournait autour dans un magasin et que je lui ai dit en avoir quarante-huit pour avoir la paix. Bien entendu, 33 c’est l’âge du Christ à sa mort. J’ai aimé avoir 32 ans, d’une part parce que j’ai suivi un traitement à l’Accutane cette année-là qui m’a débarrassée de mes problèmes d’acné, et d’autre part parce que j’ai fait la connaissance de Jacques-Yvan. J’avais 31 ans quand j’ai été embauchée à l’université où j’ai passé presque vingt-cinq ans à y travailler. Je dirais que l’année de mes 30 ans a été la pire année de ma vie. J’avais 29 ans à mon retour d’Europe. J’avais dans mes bagages une lettre à mon nom écrite de la main de Robbe-Grillet. À 28 ans, j’ai adoré habiter dans les résidences universitaires de l’université d’Aix, en plein soleil en plein hiver. À 27 ans, je partais vivre en France, la peur au ventre, au lieu de me sentir enthousiasmée. Fallait-il que je sois peu encline à profiter de la vie. À 26 ans j’ai eu mon premier emploi d’été sérieux, en tant que secrétaire à l’Université Laval au département de physiothérapie. J’avais été la première du groupe d’aspirantes à obtenir un emploi d’été parce que j’avais été la seule à avoir 100% dans la dictée qui nous classait. À 25 ans, j’ai fait ce voyage dont j’ai déjà parlé à Arkata, en Californie, en hiver. Et à 24 ans c’est à Terre-Neuve que je me rendais, en été, enseigner le français à un petit groupe d’enfants. À 23 ans, j’étais serveuse dans un restaurant et en première année de baccalauréat, à Québec. À 22 ans, je quittais le Conservatoire, consciente que je ne retrouverais peut-être pas, au cours de ma vie, un environnement d’excellence aussi stimulant. À 21 ans, j’essayais, vainement, d’être une excellente guitariste. Vainement parce que le cœur n’y était pas et que je n’avais pas confiance en moi. La suite demain. Les murs et le sol bougent encore. Peut-être la fatigue.

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