Jour 1 135

Maintenant, je voudrais lire Les maisons.

Les trois finalistes du prix France-Québec 2016 (ce n’est pas la première fois que je mets cette photo en ligne). Maintenant, je voudrais lire Les maisons. Le gagnant(e) sera connu(e) en octobre.

L’histoire de La femme qui fuit est plus facile à raconter. C’est l’histoire d’une femme qui rejette ses engagements, qui choisit la liberté d’agir comme bon lui semble, quand et où et avec qui il lui semble.
Lorsque j’ai vu ma fille à Pâques, je lui ai prêté le roman, des fois qu’elle aurait aimé le lire. Je le lui ai repris aujourd’hui, car je l’ai vue à St-Lambert où elle jouait avec orchestre Sheherazade de Rimsky-Korsakov. J’ai repris le livre aujourd’hui pour le prêter à Bibi, quitte à le remettre après à Emma. Bibi ne sait pas encore que je désire le lui prêter. Et si je mets la main sur Les maisons, je vais le lui prêter aussi.
Or, Emma avait à lire pour son cours de français au collège, ce trimestre, un premier roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette, Je voudrais qu’on m’efface. Après en avoir lu quelques pages, Emma a trouvé le livre tellement sombre, m’a-t-elle dit, qu’elle a retardé le plus longtemps possible le moment de s’y plonger. Lorsqu’il ne lui a plus été possible de retarder, elle l’a lu d’un coup, non pas tant pour se débarrasser du roman en tant que tel, mais de l’effet dépressif et douloureux qu’elle savait qu’il aurait sur elle. D’où il ressort qu’Emma n’aura peut-être pas envie de lire un deuxième ABL.
L’auteure, Anaïs, est la fille de Manon Barbeau. Manon Barbeau est la fille de Suzanne Meloche. Manon n’a pas connu Suzanne parce que cette dernière a quitté son mari, le peintre Marcel Barbeau, et leurs deux enfants alors qu’ils étaient en très bas âge. Je dirais que François, le fils, n’avait pas un an, et Manon, la fille, peut-être deux ans, deux ans et demi. Les conséquences de cet abandon ont été dramatiques pour François, qui est devenu un sans-abri et qui a fini par être interné. Manon a été plus chanceuse, elle a vécu avec deux tantes qui ont pris soin d’elle.
Anaïs a voulu connaître la vie de sa grand-mère et comprendre pourquoi elle avait quitté ses enfants. Il semblerait qu’elle ait engagé une détective qui a retracé le parcours de Suzanne. À partir des informations qu’elle a obtenues, elle a écrit l’histoire tortueuse et complexe de cette femme excessive. J’aime beaucoup la plume d’Anaïs. On n’apprend pas grand-chose des motivations psychologiques de Suzanne, dans le roman, mais on la suit d’un périple à l’autre, d’un homme à l’autre, d’un pays à l’autre, on la découvre à travers ses gestes provocants. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’elle aurait eu besoin de médicaments stabilisateurs, mais plusieurs diront qu’encore une fois je tourne les coins ronds et je minimise au maximum.
Je voudrais me procurer Les maisons et me procurer aussi un CD de Sheherazade pour l’écouter en voiture et penser ainsi à Emma qui a très bien joué, les passages au piccolo se déroulaient à 100 milles à l’heure !
Je suis aussi en train de penser à une toile sur laquelle j’espère travailler dès cette semaine. J’y reviendrai.

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Jour 1 136

Le texte d’hier était tellement compliqué et m’a pris tellement de temps à écrire que j’en ai eu du mal à m’endormir.
– Qu’est-ce que ce sera pour les prochaines cinq années, m’inquiétais-je sous les draps de notre grand lit, s’il faut que chaque jour, chaque texte me demande un effort si ardu ?
Je dois mentionner que l’événement Conventum crée beaucoup de remous dans ma vie en me faisant plonger dans le passé bel et bien. Quand je plonge dans le passé, je me flagelle pratiquement pour avoir mal agi par rapport à mille choses. Je n’ai pas mal agi par rapport à mille choses, certainement quelques-unes mais pas mille. En fait, je me suis plutôt coupée de choses qu’il aurait été heureux et bénéfique que je puisse vivre. L’amitié, par exemple, et la vie de groupe auraient pu me faire le plus grand bien mais je n’en étais pas capable à cette époque-là.
Aujourd’hui, je reviens au texte à écrire, j’opte pour plus simple. Je vais essayer de raconter, pour ce que j’en ai compris, l’histoire du roman Le nid de pierres.
Thomas et Laure ont été amoureux étant jeunes adolescents. Puis la vie les a séparés. Puis ils se sont retrouvés. Ils décident de retourner habiter le village de leur enfance et d’y fonder une famille. Ils achètent une maison et assez rapidement Laure tombe enceinte. Le roman est parcouru de légendes abénaquises présentées en courts fragments. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur la naissance difficile d’un bébé qu’on pense mort dans le ventre de sa mère mais qui s’avère vivant, auquel on donne le prénom de Wabaniskweda.
Le village a vécu des événements troublants au fil des ans avec la disparition d’un jeune adolescent, puis la disparition d’un vieillard qui finit par revenir mais dans un état très troublé. On pense que les disparus se sont enfoncés dans une sorte de sable mouvant. Un jour qu’il faisait de la bicyclette avec un ami, Thomas a failli s’enfoncer lui-même dans un tel trou de boue. Ce dernier représente peut-être le passage du réel au spirituel. Une fois le corps absorbé par la terre matière première, il devient esprit d’un autre espace temps dans un univers inquiétant.
Au fur et à mesure qu’il évolue dans sa nouvelle vie, Thomas se restreint de plus en plus dans ses actions jusqu’à ne plus vivre normalement, ni écrire, alors que c’est son gagne-pain. Il s’isole dans son monde. Il quitte peu à peu, sur le plan de son univers mental, le monde des vivants, sans que son corps physique soit absorbé pour autant par le trou de boue. Parallèlement, Laure perd son bébé et meurt, comme c’est peut-être le cas de la mère qui donne naissance à Wabaniskweda, dans le texte de la première page du roman. L’enfant devient quant à lui un être étrange qui vit dans son monde, isolé des autres, dessinant des poissons, si je me rappelle bien, et ne parlant que très peu ou pas du tout. Thomas partage sa vie avec son fils, à la fin de l’histoire, ils sont mi humains mi créatures de légende.
Vers le milieu du roman, le frère de Thomas s’introduit dans le récit. La relation entre les deux frères est tendue et ce serait en raison de l’homosexualité du frère.
Je vais devoir relire le tout et je pourrai mieux commenter cet aspect, et de nombreux autres, qui m’ont échappé.
Il fait très beau, dans ma vie réelle à St-Jean-de-Matha où je suis présente de corps et d’esprit et je m’en vais de ce pas dehors corder du bois dans notre nouvel abri.

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Jour 1 137

Finalement, je n’ai pas eu l’occasion de parler du roman de Tristan Malavoy avec Bibi. J’ai préféré passer la journée ici, au soleil, pour terminer avec Denauzier la construction de notre abri de bois. Mes lecteurs se souviennent peut-être que Bibi a lu Le nid de pierres, qu’elle a adoré, quand je n’y ai rien compris. J’ai demandé à Bibi au téléphone si c’était terriblement grave que je ne me rende pas dans la grande ville de Joliette par un temps pareil. Elle m’a répondu qu’elle comprenait parfaitement et qu’on se verrait une autre fois.
Formulant ma question au téléphone avec Bibi, je me suis revue il y a trente ans.
Je porte les cheveux longs, ils sont châtain clair, attachés en queue de cheval. Je suis vêtue d’un blouson de jeans, de pantalons courts et de chaussures de sport. Je séjourne chez mon amie Judith que je suis venue visiter à Genève où elle habite. J’habite pour ma part à Aix-en-Provence et j’ai fait le trajet en train. Nous avons convenu, en soirée, d’aller au cinéma. Or, arrivé le soir, mon amie n’a plus envie d’y aller. Alors elle nous demande –nous étant son chum et moi–, si on se meurt d’envie d’aller au cinéma. Sa manière de nous dire qu’elle ne voulait plus y aller, en passant par l’excès de la mort, m’avait beaucoup fait rire.
Bibi me répond donc que nous nous verrions une autre fois et je raccroche. Nous sommes le matin. Mon texte 1 138 n’est pas encore écrit. Je viens m’installer devant mon ordinateur en me demandant qu’est-ce que je vais écrire. Je dispose d’une heure. Comme j’ai entamé la veille la talle thématique du Nid de pierres, j’en profite pour poursuivre ma réflexion par rapport non pas tant au contenu du roman, qu’à l’effet que ma non compréhension du roman a eu sur moi. Et, au fur et à mesure des mots, j’en arrive à une interprétation personnelle du phénomène de la projection.
Le phénomène de la projection m’a ramenée quelques années en arrière, quand je fréquentais Clovis et que, pour un oui ou pour un non, se sentant constamment agressé, il y allait à fond en matière de projection.
Pour parfaire mes connaissances, et délaissant déjà Clovis, je suis allée consulter quelques sources du domaine de la psychologie qui ont confirmé que la projection consiste à attribuer à autrui une émotion que je ne suis pas capable de vivre car elle s’avère intolérable. Au lieu de laisser cette émotion m’atteindre, je lui barre la route et je l’envoie s’installer dans la personne avec laquelle j’interagis.
Rebelote. Le mot Intolérable qui apparaît bel et bien dans la définition que je consulte, me reporte dans le passé, du temps que je faisais une psychanalyse avec Mélina.
Je suis étendue sur le canapé, dans son cabinet de la rue Reine-Marie au 3e étage, en été, je ne sais pas pourquoi en été. Mélina pour sa part est assise sur un fauteuil de cuir derrière moi. Sa bouche, quand elle parle, est proche de mes oreilles, autrement dit. Elle suggère, de sa voix douce, à la suite du court récit que je viens de lui faire, que j’ai peut-être vécu quelque chose d’intolérable. Ma réaction immédiate est de me braquer, de la trouver niaiseuse de prononcer ce mot trop fort, et de le lui dire en balayant sa suggestion du revers de la main.
– Où en es-tu ?, me demande Denauzier au bout d’un moment.
– Je suis dans plusieurs villes et dans plusieurs pays.
Mon mari ne s’étonne plus de mes réponses poétiques difficiles à suivre. Il ne m’a pas demandé ce que je voulais dire. Je lui en suis reconnaissante car je ne suis pas certaine que j’aurais été capable de lui expliquer quoi que ce soit.

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Jour 1 138

Mince ! J’ai perdu mon texte ! Ça faisait une bonne heure que je peinais, que je peinais vraiment sur un début de texte, et je l’ai perdu ! J’ai l’impression qu’en essayant d’insérer une image à la une j’ai fait une mauvaise manœuvre. C’est la première fois que ça m’arrive. L’image devait comporter un code qui n’est pas compatible avec mon éditeur. Il s’agissait de la photo de l’acteur Matthew Macfadyen qui interprète Mr Darcy dans Pride & Prejudice, au moment où il dit à Elizabeth : My good opinion, once lost, is lost for ever.
Je voulais aborder aujourd’hui le thème de mon attitude draconienne en certaines circonstances.
Je choisis d’interpréter l’incident comme étant le signe que le texte, dans lequel je me dénigrais, ne méritait pas d’être mis en ligne. Alors maintenant il ne me reste qu’à trouver autre chose à écrire !
Juste un mot, c’est plus fort que moi –et ça me fait quelque chose à écrire !–, sur le dénigrement qui était au centre du texte perdu. Je réfléchissais, en lien avec Le nid de pierres, au phénomène selon lequel, quand une chose m’échappe, je n’ai pas le réflexe de penser qu’elle pourrait ne pas échapper aux autres. Si une chose m’échappe, elle échappe à tout le monde. Point final.
Ça doit être ça, le phénomène de la projection, en psychologie ? N’ayant pas compris l’histoire et la structure du roman, je projette cette incompréhension chez les autres, toutes origines confondues, privant Tristan Malavoy d’un important bassin de lecteurs qui a adoré son texte, dont Bibi.
Est-ce que cela revient à dire que la projection sert à me protéger ? Je n’ai pas compris le roman, donc personne l’a compris, donc il n’y a rien à comprendre, donc je ne suis pas déstabilisée par le choc qui me secoue quand il appert qu’avec des explications (de ma sœur) je découvre ma propre infériorité intellectuelle (je n’ai pas compris le roman) et créatrice (je suis incapable d’écrire aussi bien). Au secours !
Tristan est maintenant, en moins d’un an, avec son premier roman, un auteur reconnu, lu par des milliers de gens, et finaliste à des concours littéraires, je pense notamment au prix France-Québec. Pour ma part, je demeure inconnue alors que mon blogue a cinq ans, et si, certains jours, j’atteins quelque soixante, soixante-dix accès sur mon site, je suis bouleversée, je me demande si la pression ne me rendra pas incapable d’écrire le lendemain !
Or, quand je me relis, car il m’arrive, pour me mettre en train, de lire le matin le texte que j’ai écrit la veille, j’adore mon style, je me trouve super bonne, et je me demande, c’est la question de ma vie, comment ça se fait. Comment ça se fait que mon talent grandiose demeure inaperçu ? Je me gargarise avec mon style, mes tournures, mes inventions, dans un mélange de bonheur pour être née si talentueuse, et d’affliction pour être rejetée, encore et toujours, par le public, voire l’humanité.
Merci, Tristan, quoi qu’il en soit, d’alimenter ainsi mes pensées et mes textes.

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Jour 1 139

Ce matin j’ai téléphoné à ma grande sœur pour l’informer qu’il ne serait pas possible d’aller voir demain le Lelouch dernière cuvée, Un + Une, comme nous l’avions prévu, pour la bonne et simple raison que le film ne sera pas à l’affiche.
– Comment vas-tu ?, lui ai-je demandé tout de go.
– Merveilleusement bien, a-t-elle répondu. Je suis transportée par la lecture du livre que tu m’as prêté (je le lui ai prêté hier), je viens de le terminer. C’est incroyable à quel point c’est bon. Ça fait longtemps que j’ai eu entre les mains un livre aussi bon. Merci de m’avoir fait découvrir l’auteur.
Fidèle à mon tempérament orgueilleux et compétitif, j’ai été traversée par quelques vibrations de jalousie en entendant ces éloges à l’égard du roman Le nid de pierres de Tristan Malavoy. Ce n’est pas parce que ma sœur a aimé le livre alors qu’elle ne lit pas mon blogue, que j’ai été titillée par la jalousie. C’est parce que je me rends compte que je ne suis pas habitée par la sensibilité artistique qui me permettrait de comprendre les différents niveaux de sens des œuvres en général. Ce ne serait pas si grave si je ne me réclamais pas quelque parenté avec le milieu des arts, mais puisque je m’en réclame, c’est catastrophique.
– J’imagine, a ajouté ma sœur, que tu l’as adoré aussi.
Je lui ai prêté le livre hier en lui disant que, pour ne pas influencer sa lecture, je préférais ne rien commenter.
– Je trouvais que par moments vous aviez un peu le même style, l’auteur et toi, a ajouté Bibi. Alors je me suis dit que tu devais aimer. Te rappelles-tu lorsque j’habitais sur le boul. Gouin, nous avions lu ensemble ton mémoire de maîtrise ? Il y avait le même phénomène d’emprunt entre les niveaux de récit ?
Silence au bout du fil, parce que, évidemment, je ne me rappelle pas. Je cherche dans ma mémoire mais rien ne vient.
– Figure-toi que je n’ai rien compris, ai-je fini par répondre. J’ai même écrit à Tristan Malavoy, il est mon ami Facebook, pour lui exprimer que je n’avais pas bien compris, en espérant qu’il me donnerait peut-être en réponse quelques pistes de lecture…
– Tu n’as rien compris ? Mais c’est facile à comprendre. L’histoire du personnage principal, Thomas, se confond au fur et à mesure du texte avec celle des créatures et des phénomènes des légendes abénaquises. Pour un premier roman, c’est impressionnant, c’est parfaitement maîtrisé. Juste bien dosé.
– Mince ! Je n’ai même pas réussi à adhérer au premier niveau de l’histoire parce que je trouvais que les dialogues entre les deux personnages, Thomas et sa blonde, sonnaient faux. On aurait dit des dialogues de jeunes adolescents qui n’ont pas encore vécu, il n’y avait pas de densité… Je trouvais le texte aseptisé, sans saveur, sans profondeur…
– C’est peut-être voulu de la part de l’auteur pour transmettre à quel point Thomas est incapable de se projeter dans le temps présent et dans le réel de sa propre histoire ? Il est happé par les phénomènes mystérieux des légendes au point de ne plus être capable d’interagir, il s’isole… Et le lien avec son frère homosexuel m’a renversée…
– Justement, celui-là, je me suis demandé qu’est-ce qu’il venait faire dans l’histoire !
Bibi m’a expliqué qu’est-ce que le frère homosexuel venait faire dans l’histoire, mais j’étais tellement troublée de n’avoir rien compris que j’ai encore plus mal compris. Autrement dit, je n’ai rien retenu des explications de ma sœur ! Ce n’est pas grave parce que demain nous allons nous voir, film pas film, et nous allons en reparler.

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Jour 1 140

Aujourd’hui je suis retournée au café Van Houtte du centre-ville de Joliette y rencontrer le jeune traiteur –il n’a que 28 ans–, qui m’a remis une soumission pour l’événement Retrouvailles du 4 juin. Il m’attendait et son café était d’ailleurs tout bu lorsque je suis arrivée, pourtant je n’étais pas en retard. Étant donné que nous ne nous étions jamais rencontrés, je lui avais dit au téléphone que j’approchais de la soixantaine et que je ressemblais à une personne qui approche de la soixantaine. Je m’attendais à ce qu’il me demande à quoi ressemble une personne dans la soixantaine, mais il m’avait plutôt répondu qu’il avait les cheveux et les yeux bruns, ce qui m’a beaucoup aidée à le reconnaître ! En fait, je l’ai reconnu tout de suite à cause des chemises cartonnées qui étaient déposées sur la table devant lui et qui ressemblaient à des soumissions. Je l’ai aussi reconnu à son âge, les chemises cartonnées n’étant pas déposées devant un vieillard.
Nous avons principalement discuté menu et prix, mais à la fin de notre rencontre nous avons pris quelques minutes pour converser.
– Ce doit être difficile de démarrer une entreprise par les temps qui courent, ai-je demandé, surtout avec les prix des aliments qui ne cessent de monter.
– Ce n’est pas facile, a répondu le jeune homme. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de déménager. Là où je vais m’installer, il y a un grand terrain et je vais faire pousser mes légumes. Et me construire un fumoir.
– Lorsqu’on s’intéresse à l’alimentation comme vous le faites, ai-je poursuivi, est-ce que chaque repas est important ?
– Que voulez-vous dire ?
– Est-ce que ça vous arrive de ne pas avoir envie de cuisiner et de ne manger qu’un bol de céréales, pour souper, ou un bol de soupe en boîte, ou seulement des biscuits soda ?
– Je pense que je n’ai jamais mangé de biscuits soda et je n’achète pas de conserve ! Quand je travaillais dans les restaurants, a-t-il ajouté, et que je faisais des journées de douze heures, je ne mangeais rien de la journée, j’étais trop stressé. Quand j’arrivais à la maison, j’étais trop fatigué pour manger. Je me contentais d’une bière. Alors que tout le monde pense qu’on grossit, quand on travaille dans des cuisines, moi j’ai maigri ! Et je ne suis pas le seul.
– Quel est votre plat préféré ?, ai-je aussi demandé, en ayant l’impression d’être une journaliste qui mène une interview.
– Avec les années je deviens de plus en plus zen. Des légumes bouillis, souvent, me suffisent. Plus jeune je vous aurais répondu le caribou, mais c’est de moins en moins vrai.
Les mots « Plus jeune » m’ont fait sourire.
– Ça fait vraiment quarante ans que vous ne vous êtes pas vus, à l’Académie ?
– Exact. On a terminé nos études secondaires en 1976. Dans le temps, ça ne s’appelait pas l’Académie mais le Séminaire, ai-je précisé.
– Je vous souhaite d’en profiter. C’est un peu bête ce que je vais dire, mais quarante ans c’est l’histoire d’une vie. Vous ne pourrez pas répéter l’événement dans un autre quarante ans, ça c’est sûr !
– En même temps, ai-je répondu, quarante ans, c’est un claquement de doigt.

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Jour 1 141

Les mains expressives de mon père.

Les mains expressives de mon père.

D’où il ressort que lors de mon décès, j’aimerais que ce soit une photo récente de ma personne qui paraisse dans les rubriques nécrologiques, et non une photo ancienne qui reproduirait la quintessence de ma beauté d’autrefois !
Quand j’ai su que ma grand-mère Yvette, alors âgée de 93 ans, avait reçu un diagnostic de cancer, j’étais allée la visiter dans sa chambrette. Elle habitait dans l’établissement qui était dirigé à l’époque par les religieuses, à côté du Palais de justice, à Joliette. J’avais pris des photos d’elle. Je lui avais demandé si je pouvais prendre quelques photos d’elle et, ne m’entendant pas, je m’étais décidée à en prendre sans sa permission. J’étais en compagnie de ma fille, qui était âgée d’un gros deux mois, et qui s’était mise à pleurer fort comme jamais je l’avais entendue pleurer fort.
– Qu’est-ce qu’on entend ?, avait demandé grand-maman en tournant la tête à droite et à gauche.
J’avais réussi à la prendre en photo au moment où elle formulait sa question. Ses yeux, sur la photo, apparaissent tels deux points d’interrogation. Le visage marqué par les rides, le regard vif et curieux, ma grand-mère me semble aussi belle sur cette photo qu’à disons soixante ans. Elle est cependant beaucoup plus menue.
– J’ai une photo toute récente de grand-maman !, m’étais-je exclamée au sein de ma famille quand était venu le temps de choisir une photo pour la rubrique nécrologique.
Personne n’en avait voulu ! C’est une photo plus ancienne, représentant une image corporelle moins marquée par l’usure du temps, qui avait été publiée. Du coup, je n’avais pas reconnu ma grand-mère !
Quand papa a commencé à se faire vieux, j’ai pris soin de prendre régulièrement des photos de lui, des fois qu’on décide en famille de publier, toujours dans les rubriques nécrologiques, des photos récentes. Maintenant, j’ai trop de photos de papa et comme, à maintenant 86 ans, il est de moins en moins expressif, son regard ayant perdu de son acuité, contrairement à celui de sa mère, je pense que, contre toute attente, je préfère les photos plus anciennes où il semble moins absent. Ses mains, cependant, sont toujours aussi expressives. L’autre jour, il me racontait quelque chose qui nécessitait un calcul, alors de l’index droit il comptait sur les doigts de sa main gauche, exactement comme il l’aurait fait il y a quarante ans. Il a encore la même voix, mais certains jours elle est altérée par la maladie de Parkinson, il articule plus difficilement ces jours-là.
Il n’empêche qu’avec son frère, son jeune frère de 82 ans, nos deux hommes se sont rendus dîner à la cabane à sucre, seuls en voiture, la semaine dernière. Ils sont revenus en fin d’après-midi parce qu’au retour ils se sont trompés de chemin. Bibi était pas mal inquiète, mais papa était enchanté de sa journée !

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