Jour 1 137

Finalement, je n’ai pas eu l’occasion de parler du roman de Tristan Malavoy avec Bibi. J’ai préféré passer la journée ici, au soleil, pour terminer avec Denauzier la construction de notre abri de bois. Mes lecteurs se souviennent peut-être que Bibi a lu Le nid de pierres, qu’elle a adoré, quand je n’y ai rien compris. J’ai demandé à Bibi au téléphone si c’était terriblement grave que je ne me rende pas dans la grande ville de Joliette par un temps pareil. Elle m’a répondu qu’elle comprenait parfaitement et qu’on se verrait une autre fois.
Formulant ma question au téléphone avec Bibi, je me suis revue il y a trente ans.
Je porte les cheveux longs, ils sont châtain clair, attachés en queue de cheval. Je suis vêtue d’un blouson de jeans, de pantalons courts et de chaussures de sport. Je séjourne chez mon amie Judith que je suis venue visiter à Genève où elle habite. J’habite pour ma part à Aix-en-Provence et j’ai fait le trajet en train. Nous avons convenu, en soirée, d’aller au cinéma. Or, arrivé le soir, mon amie n’a plus envie d’y aller. Alors elle nous demande –nous étant son chum et moi–, si on se meurt d’envie d’aller au cinéma. Sa manière de nous dire qu’elle ne voulait plus y aller, en passant par l’excès de la mort, m’avait beaucoup fait rire.
Bibi me répond donc que nous nous verrions une autre fois et je raccroche. Nous sommes le matin. Mon texte 1 138 n’est pas encore écrit. Je viens m’installer devant mon ordinateur en me demandant qu’est-ce que je vais écrire. Je dispose d’une heure. Comme j’ai entamé la veille la talle thématique du Nid de pierres, j’en profite pour poursuivre ma réflexion par rapport non pas tant au contenu du roman, qu’à l’effet que ma non compréhension du roman a eu sur moi. Et, au fur et à mesure des mots, j’en arrive à une interprétation personnelle du phénomène de la projection.
Le phénomène de la projection m’a ramenée quelques années en arrière, quand je fréquentais Clovis et que, pour un oui ou pour un non, se sentant constamment agressé, il y allait à fond en matière de projection.
Pour parfaire mes connaissances, et délaissant déjà Clovis, je suis allée consulter quelques sources du domaine de la psychologie qui ont confirmé que la projection consiste à attribuer à autrui une émotion que je ne suis pas capable de vivre car elle s’avère intolérable. Au lieu de laisser cette émotion m’atteindre, je lui barre la route et je l’envoie s’installer dans la personne avec laquelle j’interagis.
Rebelote. Le mot Intolérable qui apparaît bel et bien dans la définition que je consulte, me reporte dans le passé, du temps que je faisais une psychanalyse avec Mélina.
Je suis étendue sur le canapé, dans son cabinet de la rue Reine-Marie au 3e étage, en été, je ne sais pas pourquoi en été. Mélina pour sa part est assise sur un fauteuil de cuir derrière moi. Sa bouche, quand elle parle, est proche de mes oreilles, autrement dit. Elle suggère, de sa voix douce, à la suite du court récit que je viens de lui faire, que j’ai peut-être vécu quelque chose d’intolérable. Ma réaction immédiate est de me braquer, de la trouver niaiseuse de prononcer ce mot trop fort, et de le lui dire en balayant sa suggestion du revers de la main.
– Où en es-tu ?, me demande Denauzier au bout d’un moment.
– Je suis dans plusieurs villes et dans plusieurs pays.
Mon mari ne s’étonne plus de mes réponses poétiques difficiles à suivre. Il ne m’a pas demandé ce que je voulais dire. Je lui en suis reconnaissante car je ne suis pas certaine que j’aurais été capable de lui expliquer quoi que ce soit.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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