Jour 71

Je sais bien pourquoi je m’installe ce matin devant mon ordinateur, une tasse de café déposée sur un réchaud Radio Shack que m’a donné mon mari. C’est pour retarder le moment de m’asseoir devant la grande toile qui m’attend depuis le début du mois de décembre. La pratique de l’écriture est davantage ancrée dans ma vie que celle de la peinture. Cela signifie qu’il peut se dérouler de longues plages de temps sans que je touche à mes pinceaux. Quand je m’y remets, il me semble que j’ai tout oublié de cette pratique, et donc que j’ai tout à réapprendre. Et comme je suis paresseuse, l’idée de l’effort à fournir me garde quelques minutes supplémentaires devant mon écran, puis encore quelques minutes…, jusqu’à ce que le poids de la procrastination soit plus lourd à porter que celui de la peur de ne pas réussir à tout réapprendre.

Car en fait ce n’est pas tant l’effort de réapprendre qui me freine, que la peur de constater que je ne suis plus capable de réapprendre, cognitivement parlant, en raison de mon âge, et aussi comme ça, sans raison. Tout d’un coup, un bon matin, ou encore en fin d’après-midi, je ne serais plus capable de rien comprendre, rien exprimer, rien faire. Cette crainte fait partie de ma mythologie personnelle depuis ma tendre enfance. Je ne me lancerai pas dans ce sujet tourmenté, par ce superbe matin ensoleillé.

D’ailleurs, c’est un peu parce qu’il fait tant soleil que je m’accorde un délai d’attaque supplémentaire, en ceci que je ne vois rien sur ma toile, trop de lumière entre dans la pièce à travers la grande fenêtre. La surface déjà couverte de toutes sortes de taches et de lignes sur le canevas n’offre à voir que des masses décolorées qui tirent vers le blanc. Cet effet presque aveuglant va s’estomper dans la prochaine demi-heure, je pense, et à partir de ce moment-là je pourrai m’y mettre.

Je pourrais profiter de cette demi-heure pour aller me doucher et m’habiller, mais ce serait me soumettre à un régime militaire qui s’accorde mal au sirotage du café. Je pourrais aussi libérer l’espace sur ma table, à droite et à gauche de la toile. Un aloès, en particulier, très gênant en ce moment, devra se rendre résider ailleurs.

Cela dit, une fois partie, je prends plaisir à peindre. Une fois le geste réapprivoisé, je me demande comment ai-je bien pu installer une si longue période d’inactivité dans ma pratique. Je tente de croire que les interruptions suivantes seront moins longues. Je me dis qu’il faudrait que tenir un pinceau devienne aussi naturel que taper sur mon clavier. Qu’il n’y a pas de raison que je privilégie un intérêt au détriment d’un autre. Que je pourrais, minimalement, faire des croquis dans un carnet quand le temps me manque…

J’entretiens le même discours envers la peinture, autrement dit, qu’envers un ami cher dont la vie nous tient éloigné.
– Il ne faut plus laisser autant de temps nous séparer. On se revoit dans moins de trois mois. Cela m’a fait tellement plaisir de te voir !
Et où il s’avère que le trois mois aura duré trois ans.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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2 réponses à Jour 71

  1. Jacques dit :

    Alors pourquoi ne pas te mettre à l’écriture japonaise avec un pinceau? Écrire des textes dans une calligraphie aussi riche, ce serait fusionner les deux arts. Cela te mènerait probablement à produire des haïkus, pour commencer (beaucoup de travail manuel pour peu de mots). Et puis, avec le temps, tu pourrais réécrire la Bible au pinceau de cette façon. Dans 1000 ou 2000 ans, tu deviendrais célèbre chez les historiens de la religion (un peu comme Gutenberg!).

    Ou encore, pour un succès à plus court terme, tu pourrais produire une nouvelle police de caractères composée des caractères alphabétiques tracés au pinceau. Il faudrait que l' »effet pinceau » soit bien visible pour chaque lettre. Elle pourrait ensuite servir à la publication de tes textes… histoire de tout mélanger bien comme il faut.

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