Jour 96

J’ai commencé par me demander si je voulais tailler mon papier de soie avec des ciseaux ou le déchirer avec mes doigts. Dominic Besner l’aurait sûrement déchiré. Je ne sais pas ce qui me fait penser ça. D’où me vient cette impression qu’il ne faut pas être méticuleux et soigné quand on veut se démarquer en tant que peintre ? Suis-je en train d’avancer que Dominic Besner n’est ni méticuleux ni soigné ? Et en train de dénigrer tous ceux qui le sont ? D’où me vient ce sentiment qu’il est préférable de produire des toiles éclatées qui ne soient portées par aucun souci apparent de composition ? Des toiles dont on ne retient que la pulsion du défoulement ou la transgression des codes ? Que la juxtaposition de taches qui ont abouti là sans réflexion préalable de l’artiste ? Et qui, miraculeusement, dans leur désorganisation, dans leur incohérence, portent néanmoins en elles une harmonie et la signature de l’artiste ?

Plus j’avance dans ce domaine, plus je me rends compte que je n’y arriverai jamais, mais j’ai le mérite, depuis que je m’y suis mise il y a quinze ans, d’essayer de peindre. C’est un exercice qui, bien que ne me menant pas à des résultats concluants, me fait progresser, m’élever, passer du premier niveau –celui des pâquerettes–, à un deuxième situé quelques centimètres plus haut.

Plutôt que de m’inspirer de cet artiste de très haut niveau, à savoir Dominic, j’y suis allée pour les ciseaux. Quelques instants plus tard cependant, j’ai mis la main sur une serviette de table, dont j’avais retiré les deux épaisseurs blanches et conservé seulement celle imprimée. Sans réfléchir le moins du monde, je l’ai déchirée en languettes que j’ai collées sur la toile avec du polymère. Comme quoi il faut se laisser aller et ne pas se poser de questions. J’y arrive parfois, mais le plus souvent je me casse la tête.

Je peins avec mon cerveau et je me sens démunie quand je me confronte à l’étape de tenir mes pinceaux. J’aurai beau me poser toutes les questions du monde, imaginer toutes les formes de représentations possibles, je n’arriverai jamais à rien, ma toile demeurera blanche tant que je ne solliciterai pas le concours de mes mains. Je devrais leur faire un peu plus confiance.

Ce matin j’ai commencé une nouvelle toile. J’ai voulu me définir une approche et la conserver jusqu’à ce qu’il ne reste plus de trace de canevas blanc. J’y suis arrivée. J’ai déposé des cuillerées d’acrylique sur un format de 40"X40". Je les ai étendues à la spatule en traçant des demi-arcs. Pas de lignes verticales ou horizontales. Le résultat est intéressant, les couleurs finissent par se mélanger en créant de riches nuances. Ce serait trop simplissime de considérer qu’au terme de cet exercice ma toile est finie. En vingt minutes, gros maximum. Je considère plutôt que le résultat obtenu constitue un fond, qui appelle une deuxième couche de sens. C’est à cette étape que les choses se gâtent, que les questions fusent, que mes capacités limitées me freinent.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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