Jour 169

Hier j’ai creusé une étroite tranchée dans le fossé qui longe notre entrée au chalet. Le fossé est la création toute récente de Denauzier qui a, pour ce faire, utilisé son joujou tracteur.
– Il n’est pas aussi puissant que je l’aurais souhaité, a-t-il dit à notre voisin à propos de son engin motorisé, mais il peut être utile pour certains aménagements.
Le fossé, donc, est un nouvel aménagement. Auparavant, l’eau, du temps qu’il en tombait du ciel, glissait sur le sable de l’entrée, qui exprime une pente descendante vers le lac, et finissait par creuser des rigoles qui laissaient voir les roches, petites, moyennes et grosses, mettant à l’épreuve la suspension des véhicules. Dorénavant, l’eau devrait se rendre dans le fossé et s’écouler jusqu’au lac sans délaver l’entrée.
À jeun dans l’esprit de ma nouvelle marotte, à savoir le régime 16/8, en pantalons noirs malgré la chaleur importante, pas encore accablante mais pas loin, le bas des jambes du pantalon inséré dans mes chaussettes épaisses pour me protéger des insectes innombrables, le filet moustiquaire me couvrant le haut du corps, les gants de travail en coton brut me protégeant les mains, je me suis amusée avec les roches et les racines, le râteau et la pelle, le sécateur aussi. Pendant une bonne heure et demie. Au terme de cette période, je me suis dit que n’ayant ni bu ni mangé, il était sage de m’arrêter, alors je suis rentrée.
– Chérie ! Je pense que je vais t’attacher !, s’est exclamé mon mari lorsqu’il est revenu d’avoir réparé les quais, sur l’eau, et ayant, avant d’entrer dans le chalet, pris la peine d’aller voir ce que je venais de fabriquer, à quatre pattes dans la terre.
Je sortais pour ma part d’une douche fort méritée.
– Qu’est-ce qu’il y a ?, ai-je demandé.
– Tu as travaillé comme une folle dans la terre, avec tes amies les mouches à chevreuil et les racines coriaces, mais tu as travaillé pour rien ! À la moindre pluie minimalement importante, l’eau va remplir ton mini canal, il n’en restera plus rien !
– Mince !, me suis-je contentée de répondre.
– Tu ne devrais pas t’épuiser sur ces projets trop exigeants, surtout si tes efforts ne sont pas récompensés par une quelconque amélioration…
– J’aime ça ! C’est ça le problème. J’aime cent fois plus jouer ainsi dans la terre que passer l’aspirateur !
C’est vrai.
Je me fais penser à papa, quand je travaille ainsi minutieusement dans un environnement aux dimensions sans fin. David contre Goliath. À l’automne, il ramassait les feuilles des arbres avec une patience infinie, il remplissait des sacs et des sacs, obstinément, à vitesse constante. Quelques heures le matin, quelques heures l’après-midi.
J’aime forcer, suer, endurer l’inconfort, si ça sert à quelque chose. Ne faire que de la course qui ne produit pas de résultat concret me semble être de l’énergie gaspillée. Je préfère me dépenser en construisant plutôt qu’en courant. Je me range de toute évidence du côté de la fourmi, à l’opposé de la cigale. Terrienne, j’engrange, j’accumule, quand la cigale aérienne vit de l’air du temps.
Je suis tellement masochiste que je me concentre sur l’enchaînement des inconforts, lorsque je déploie des efforts. Ça commence par la racine qui cède progressivement. Ça, c’est un plaisir. Je sens sous ma main que sa résistance s’amenuise et je savoure le bruit que procure cette manière d’arrachement, comme un déchirement organique. Quand la racine sort enfin, mon corps accuse une secousse, c’est un déplaisir, je reçois des grains de sable au visage malgré le filet qui me protège des moustiques, encore déplaisir, et je sens glisser mes lunettes sur mon gros nez, ultime déplaisir.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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