Jours 274 et 273

familleGroult

Trois générations : Blandine, Benoite et Violette.

Voilà donc Blandine qui s’attelle à l’écriture du récit de la fin de vie de sa mère. Elle commence par retracer les premières manifestations de la maladie d’Alzheimer. Au début, ce n’est pas évident. On pense que la personne est fatiguée, ce jour-là qu’elle a oublié ses clefs. Qu’elle a mal dormi. Qu’elle a été distraite par quelque chose. Qu’elle n’a plus vingt ans. Que le cerveau absorbe l’information comme une éponge, quand on a vingt ans, mais que ce n’est déjà plus le cas quand on en a soixante, alors imaginez quatre-vingts. Et même quatre-vingt-dix.
Pendant ce temps, je monte les escaliers qui mènent au premier étage pour atteindre ma classe. J’ai douze ans et, comme je l’ai mentionné hier, je pourrais porter plus fièrement ma queue de cheval. Je m’efforce de ne pas être coquette, en fait, parce que, fondamentalement, je ne m’aime pas assez. J’arrange ça à ma manière, les soins de soi. Je me dis qu’on me rangera dans la catégorie des jeunes filles rangées de bonne famille, si je m’intéresse à mon apparence.
Quand la cloche sonne, on a cinq minutes pour se rendre en classe. En secondaire I, on a ses classes au premier étage. En secondaire II, au deuxième étage, et ainsi de suite. Je porte une robe de longueur normale, il me semble, mais une fille plus dégourdie que moi me dit de faire attention parce que les garçons se placent derrière nous, quand on monte les marches, pour essayer de découvrir quelle est la couleur de notre petite culotte. En septembre, on sort encore les jambes nues, sans collants pour faire écran. Je me fais vaguement la réflexion qu’il faut que j’apprenne à vivre avec les réalités de l’univers masculin, qui sont nouvelles pour moi. J’opte pour ne pas faire de cas de cette curiosité en matière de lingerie. Tenir compte de cette curiosité aurait été une autre manière de prendre soin de moi, de tenir à moi, à mon intimité.
Blandine et sa sœur Lison se demandent ensuite comment se déroulera la belle saison pour leur mère. La maison d’été est construite sur plusieurs paliers, les escaliers y sont étroits, le terrain à l’extérieur est accidenté, or Benoite se montre de moins en moins mobile. S’il fallait qu’elle tombe sur les pierres du jardin, ou sur les tuiles d’ardoise dans la cuisine ? Ce pourrait être fatal, mais ne serait-ce pas idéal, dans les circonstances, une chute fatale ? Faudra-t-il une ou deux infirmières pour prendre soin d’elle, et voudra-t-elle qu’on prenne soin d’elle ? Une ou deux infirmières, plus une femme de ménage, plus une aide-cuisinière ? Benoite s’entêtera-t-elle à nier les symptômes pourtant criants de sa maladie ? Blandine remarque aussi que sa mère, si sociable, n’appelle plus personne au téléphone. Elle s’isole de plus en plus.
Certaines de mes amies, qui ont mon âge, ont la chance de n’avoir aucun cas de maladie d’Alzheimer autour d’elles. C’est le cas de Thrissa, par exemple. Sa mère, ses oncles, ses tantes vieillissent en excellente santé. Ce n’est pas mon cas. Pas besoin de lire La mère morte, autrement dit, pour découvrir comment se manifeste cette maladie. En fait, je lis le récit de Blandine et je reconnais les signes qu’elle décrit pour les avoir remarqués chez un de mes proches, puis tel signe chez tel autre, et en bout de ligne je suis presque contente de constater que je les connais tous, comme si j’interprétais que Blandine veut me les faire connaître. Blandine n’écrit pas pour nous apprendre comment vit la personne atteinte de l’Alzheimer. Elle écrit pour rendre compte des souffrances qui la submergent voyant sa mère si défaite, si désarticulée, si éloignée de la vie, en somme. Elle écrit aussi pour faire avancer la société, si je peux écrire ça comme ça, en ce sens qu’elle a eu la possibilité de donner accès à sa mère à l’aide médicale à mourir, par l’intermédiaire d’un ami médecin belge, quand on sait que ce n’est pas encore légal en France –si j’ai bien compris.
Je regarde les élèves dans ma classe et je me demande lequel d’entre eux je pourrais approcher pour m’en faire un ou une amie. Pas Sylvie, qui est en train de résoudre oralement, à la demande du professeur, un problème de mathématiques. Elle est trop brillante. Pas Jocelyn qui passe ses journées le dos courbé sur ses feuilles à dessiner des prototypes de personnages tout bleu, parce qu’il utilise un stylo bleu. À ce rythme-là, ça va lui coûter cher de stylos ! Pas ces deux âmes sœurs, assises sur le bord du mur qui héberge les fenêtres. Ça ne fait pas une semaine qu’elles se connaissent qu’elles sont déjà fusionnelles et le demeureront pendant les cinq années du niveau secondaire.
Bref, quand on a un intermède de cinq minutes entre les cours, intermède qui nous voit demeurer en classe, je ne sais pas à qui parler. Je reste assise à mon pupitre et je souffre de n’être pas en train d’établir un contact avec quelqu’un. J’apprendrai très vite, cela étant, que c’est une bonne chose que de rester assise à son pupitre, parce qu’une fois que je m’étais hasardée à me rendre parler à quelqu’un, je ne me rappelle plus qui, un garçon a déposé des punaises sur ma chaise, que je n’ai pas vues évidemment. J’ai crié très fort de douleur au moment précis où le prof s’apprêtait à commencer son cours. Je me suis demandé si ce n’était pas Jocelyn, le stylo bleu, qui les avait mises là.
Alors qu’elle est sur le point de contacter le médecin belge pour mettre fin aux souffrances de sa mère, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, une tragédie s’abat sur Blandine, plus atroce peut-être que la perte de sa mère : sa fille unique, Violette, 36 ans, meurt d’un accident de voiture. Le récit cède alors une large part à cette violente épreuve. Cela signifie que deux personnes sur trois sont décédées de celles qui apparaissent en bandeau, ci-dessus, sur la couverture du livre…

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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