Jours 276 et 275

miroirStras

L’eau de l’Ill qui ne recevait pas le moindre souffle de vent et dont il est fait mention dans le texte d’hier.

Quand j’étais en France, dans les derniers jours qui m’ont vue arpenter seule les quartiers de Strasbourg, Emma ayant repris ses cours à l’université, je me sentais à deux doigts d’être capable d’écrire l’histoire de ma vie sous forme de roman. Comme je suis excessive, j’avais l’impression qu’il me suffirait de disposer d’un petit trois mois pour y arriver. Le matin, seule dans l’appartement d’Emma, j’aurais écrit disons trois pages. Telle que je me connais, la troisième page aurait été moins bonne que les deux premières, mais elle aurait jeté les bases des trois pages quotidiennes suivantes. En après-midi, je serais allée faire les courses alimentaires en pensant aux pages que j’aurais à écrire le lendemain. Le soir, j’aurais profité de la vie avec Emma. Trois mois à ce régime-là, sans me laisser distraire par aucune autre forme de responsabilité, m’auraient amenée à un bon deux cents pages.
Après tout, je séjournais, il y a encore quelques jours à peine, dans le pays littéraire par excellence. Je passais devant les librairies pour en lécher longuement les vitrines. Je m’installais dans des cafés pour y lire aussi longtemps que je le voulais. Je peux faire ces choses dans toute grande ville, bien sûr, et je le sais. Dans une moyenne ville, au Québec, c’est déjà moins facile. Les librairies s’y font plus rares et les cafés aussi. Cela étant, bien des écrivains s’isolent en campagne pour venir à bout d’un projet !
Le sentiment d’être si proche de mon but –celui, fondamental dans ma vie, de pouvoir me considérer comme une écrivaine avant ma mort, un but que je délaisse de plus en plus– s’est manifesté avec plus d’acuité, pendant mon séjour en France, au fil de ma lecture du livre La mère morte, de Blandine de Caunes, qui est la fille aînée de Benoite Groult.
J’ai déjà écrit sur ce blogue qu’un jour que je me rendais chez tantine, j’avais vu traîner sur sa table le livre Mon évasion, que je lui avais emprunté. Il s’agit de l’autobiographie de Benoite, qu’elle a écrite, quand même, à 88 ans. Elle est née en 1920 et le livre a paru en 2008. Ça m’arrive, parfois, des élans de la sorte. Je vois un livre et je désire tout d’un coup le lire, comme si ma vie en dépendait. Je verrais le même livre dans une librairie qu’il ne me dirait rien. Mais déposé sur la table, chez tantine, on aurait dit que le livre m’attendait.
Je ne connais pas vraiment Benoite sur le plan de sa pensée féministe. Ce que j’avais aimé, dans Mon évasion, à travers l’exercice rétrospectif auquel elle se soumet, c’est son énergie, son aptitude innée à profiter de la vie, à la goûter, à la savourer. Il n’y a pas de doute, c’était une battante, une battante épicurienne ! Peut-être pas tellement reposante, toute médaille ayant deux côtés.
Que je le veuille ou non, lorsque je lis un auteur français qui m’offre le récit de sa vie –par opposition à un texte de fiction–, je compare, je mesure la différence entre la richesse de l’environnement dont l’auteur a bénéficié étant jeune, et la pauvreté du mien. Je ne suis pas naïve au point d’imaginer que cette vie que j’idéalise n’a que des bons côtés. Je pense, par exemple, que le snobisme qui est de mise dans une classe sociale privilégiée m’aurait peut-être coupé les ailes. Il aurait rendu plus ardu l’accès à mes sentiments. Blandine relate qu’un soir que Benoite et François Mitterrand voulaient taquiner, lors d’une réception, les convives autour de la table qui n’avaient pas, comme eux, reçu une formation en latin, ils se sont mis, tous les deux, à parler en latin jusqu’à la fin de la soirée…
Chacun ses excès !
Me voilà donc à la FNAC, toujours est-il, à Strasbourg, et je tombe sur une pile du plus récent livre de Blandine –paru chez Stock– dans lequel elle décrit comment sa mère a reçu, à 96 ans, l’aide médicale à mourir. Elle était atteinte de la maladie d’Alzheimer. J’ai lu la quatrième de couverture dans la surprise la plus totale, Benoite étant la dernière personne que j’aurais imaginé souffrir de cette maladie. Je n’ai pas résisté. J’ai acheté le livre et je l’ai lu d’un coup.
Je me sens proche de cette forme de littérature du vécu, qui est construite sur des anecdotes, des moments de vie, où s’insèrent des dialogues. Il me semble que cette manière d’écrire est plus courante chez les femmes que chez les hommes. Je pressens que je pourrais écrire un peu de la même manière des épisodes de ma propre vie, en m’appuyant sur certains événements marquants. J’ai déjà essayé, d’ailleurs, mais en faisant l’erreur d’être négative, en manquant d’ouverture, en ne respirant pas assez. Comme si je voulais en finir au plus vite !
Un autre événement littéraire était à l’avant-plan, dans les médias, pendant mon séjour en France, soit celui de la dénonciation de la pédophilie de Gabriel Matzneff, à la suite de la parution du livre Le consentement de Vanessa Springora, qui fut une de ses victimes.
Tiens, tiens. Un tel livre serait peut-être passé inaperçu il y a dix ans, mais dans la foulée du mouvement #MeToo, il trouve sa résonance. J’aurais bien aimé l’acheter lui aussi, mais mon budget était limité !
Je sais déjà quel serait le point de départ de mon récit. Je suis adolescente, j’entre à l’école secondaire, je suis très peu apte à socialiser mais c’est à peine si je m’en rends compte. Je porte une queue de cheval nouée trop bas sur la nuque, elle m’irait mieux si je la portais plus haut, plus fièrement. Des mèches pendouillent sur le côté du visage et je serais plus jolie si elles ne pendouillaient pas.

 

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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