Jour 416

EXPANSION

La plénitude sur le plancher des vaches.

Je me demande si un sentiment de plénitude tel que celui que j’ai connu dans mon rêve peut se produire dans la vie éveillée. Ce sentiment existe, puisque mon corps en a été parcouru pendant mon rêve et j’ai la chance de m’en être rappelé. Ce sentiment existe dans ma personne inconsciente à l’horizontale quand je dors. Mais existe-t-il quand je suis consciente et à la verticale ? Je n’ai pas souvenir d’avoir vécu cette expérience de bien-être indescriptible à l’état d’éveil, exception faite des jours qui ont suivi mon accouchement, alors que mon corps avait secrété une quantité inhabituelle d’endorphines. Je nourrissais ma fille au sein, de retour de l’hôpital, dans un univers parfaitement lisse où n’accrochait aucune aspérité, aussi minime fut-elle. Jusqu’à ce que, tout d’un coup, je me mette à craindre de ne pas avoir assez de lait ! Finie l’euphorie !
C’est souvent la peur qui vient donner un coup de hache dans la bulle du bonheur parfait. Dans mon rêve, c’est la peur de n’être pas belle, dans tous les sens du mot, qui me fait quitter les bras de mon amoureux, qui me fait me rétracter, m’éloigner, qui met fin à l’abandon.
Je suis triste de n’être plus flottante dans cet état placentaire délicieux, quand je me réveille, et la tristesse peut durer une journée ou deux. Cette fois-ci, elle a duré deux jours, pendant lesquels j’ai jonglé avec mille questions sans réponses qui sont totalement inutiles, de type Quelle aurait été ma vie si je n’avais pas été si perturbée dans mon enfance et mon adolescence ? Aurais-je été capable de faire de bons choix ? Aurais-je eu accès plus tôt à la capacité d’aimer et de prendre soin de l’autre ? Etc.
Cette tristesse qui accompagne mon retour sur le trivial plancher des vaches vient avec le constat que ce dernier va lui aussi, tôt ou tard, se dérober. Il faut que ça aille mal dans un sens comme dans l’autre : ça va mal parce que le monde de l’euphorie s’est dérobé, et ça va mal parce que celui de la non euphorie va se dérober aussi, à ma mort.
Cela revient à dire que les petites douceurs auxquelles j’ai accès sont comptées. Chaque petite douceur que je vis se fait rayer de la liste par cet ogre le temps, jusqu’à ce que ce soit rendu le tour de la dernière petite douceur de se faire rayer le portrait.
Plus la douceur est petite, insignifiante, plus elle m’est chère, plus elle me fait du bien. David contre Goliath. Observer mes plantes à la loupe pour m’assurer qu’elles ne sont pas contaminées par les cochenilles, par exemple, est une petite douceur. Tenir la main de mon mari quand on écoute un film. Profiter de la chaleur du feu de bois. Réussir mon pain aux bananes qui ne goûte et ne sent pas les bananes. Utiliser mes crèmes pour le visage, voire me maquiller, et porter des vêtements que j’arrive à bien agencer…

 

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée a été publiée dans 2 200 textes en 10 ans. Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s