Jour 418

« Ce qui me grisa lorsque je rentrai à Paris, en septembre 1929, ce fut d’abord ma liberté. » C’est la première phrase de La force de l’âge. Je me suis dit que j’allais transformer la première phrase du livre de Simone pour démarrer mon texte d’aujourd’hui. Je pourrais écrire par exemple : « Ce qui me frappa lorsque je fis la connaissance de Denauzier, en août 2014, ce fut d’abord sa manière ultra silencieuse de marcher. » Mais mon envie de me prêter à cet exercice est perturbée par les deux premiers mots de la phrase de Simone, « Ce qui ». À l’université, mon professeur préféré, Roland Bourneuf, avait marqué dans la marge d’une de mes dissertations qu’il n’était pas heureux d’utiliser cette tournure en ce sens qu’elle manque de précision. En outre, quand l’expression Ce qui, se résout sur un autre démonstratif …ce fut, il y a de quoi perdre des points. Je me suis donc fait un point d’honneur, toute ma vie jusqu’à ce jour, de ne pas y avoir recours. Or, voilà que Simone en fait le point de départ de son récit de 787 pages !
Je me fais un point d’honneur de ne pas verser dans l’approximatif, d’opter au contraire pour la précision, quand j’écris et quand je parle. Cela ne me rend pas toujours service. La précision n’entraîne pas forcément la concision ! Encore hier, je me suis empêtrée dans la recherche de l’expression juste, par rapport à l’horoscope chinois. Je voulais écrire que « Tantine est un rat ». Bien des auteurs y seraient allés pour cette manière directe. Moi, j’ai opté pour « Tantine est née sous le signe du rat », avec, donc, l’ajout de quatre mots. Ces mots qui se concatènent agissent peut-être comme des pollueurs qui empêchent le lecteur de discerner quelle est l’idée maîtresse de mes phrases.
What is your point ?, dirait un anglophone en s’impatientant.
What’s the point ?, dirait-il en fait.
Écrire l’équivalent en français comporte déjà plus de syllabes :
– Où veux-tu en venir ?
Mais ça peut être plus court :
– Accouche !
De nos jours, il faut aller vite et ne pas dépenser d’efforts (de prononciation, d’articulation) inutiles. Mélanie devient Mel, Repentigny devient Repen, et je suis la première à raccourcir le prénom de Bibianne, ma sœur, en Bibi. Ma fille parle à une vitesse hallucinante, comme tous les jeunes d’ailleurs.
Alors que nous retrouvions notre routine, Denauzier et moi, hier soir après le congé de Pâques –et la visite de notre petite-fille de trois ans qui nous siphonne le carburant sexagénaire–, nous avons écouté la dernière demi-heure du film de François Truffaut, Le dernier métro. Quel délice pour les oreilles. Quelle beauté sonore. Quel charme rythmique. Tous les mots sont parfaitement prononcés. On se laisse porter par les dialogues sans vivre le désagréable inconfort d’un manque de fluidité !
Lorsque je fis la connaissance de Denauzier, en août 2014, je fus d’abord frappée par sa manière ultra silencieuse de marcher. J’étais assise à la table d’une terrasse, absorbée par la lecture de la une du Journal de Montréal qui m’apprenait que Robin Williams s’était suicidé.
Je pourrais retrancher « de la une » qu’on ne se porterait pas plus mal.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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