Jour 460

Argerich

Martha Argerich, en 2015.

Je viens de prendre des Tylenol. Mon mal de tête ne s’en va pas. Il faut dire que je n’ai pas beaucoup dormi, pour m’être couchée très tard, transportée que j’étais par mes interprètes violonistes. Il n’empêche que mon préféré c’est le très expressif Maxim, mais je n’en ai observé que trois jouant Jean Sibelius : Anne-Sophie, Soyoung et Maxim. Comme je les connais personnellement, je me permets de les présenter par leur prénom !
Je me demande si les musiciens qui l’accompagnent dans l’orchestre sont impressionnés par son talent. Les violonistes, disons ceux du premier pupitre, seraient-ils capables de jouer le même répertoire en tant que solistes ? Se demandent-ils comment ils pourraient faire pour devenir aussi bons que lui, Maxim ?
Des milliers de notes sont égrenées sous ses doigts en une demi-heure de concerto. Combien de calories dépense-t-il au cours de sa performance ? S’assure-t-il de ne pas manger avant sa prestation pour que sa digestion n’altère pas sa vivacité ? Si oui, s’assure-t-il aussi d’avoir assez de forces au préalable ? Pourrait-il être faible et épuisé et redevenir miraculeusement vivant, du seul fait de se mettre à jouer en concert devant des gens, sous l’effet de l’adrénaline ?
Que vit-il pendant qu’il joue ? Son corps tangue, se penche, se redresse, il est habité par les émotions qu’il se fait vivre lui-même et qu’il nous livre. Est-ce délicieux avant tout, ce qu’il vit intérieurement, ou surtout exigent ?
Comment fait-il pour retenir toutes ces notes ? Les anticipe-t-il au fur et à mesure qu’il joue, les nomme-t-il dans sa tête ? Ça ne se peut pas qu’il les nomme, ça va trop vite, il n’en a pas le temps. Quand je jouais de la guitare, je nommais les notes de ma sonate de Scarlatti, –la, do, fa, mi, ré-do-si, mi– en en respectant le rythme. Et encore aujourd’hui, toujours ce même quarante ans plus tard, il m’arrive souvent de nommer des notes dans ma tête, parfois avec l’air qui vient avec, d’autres fois sans l’air, juste les notes.
Maxim a-t-il un caractère impossible ? Est-il humaniste ou, au contraire, essentiellement centré sur lui ? Ses chambres d’hôtel deviennent-elles des capharnaüms à peine une heure après qu’il s’y soit installé ? Il y a des gens qui disent que c’est le cas de Martha Argerich, le capharnaüm dans ses chambres, les valises ouvertes et les vêtements qu’elle en sort qui vont s’échouer sur la moquette. Il n’y a pas moyen de savoir si c’est vrai ou faux, Wiki ne le mentionne pas ! Je me demande d’ailleurs comment cette pseudo information s’est rendue jusqu’à moi. Aurait-elle été répandue par la bouche de Charles Dutoit qui a été quatre ans son mari ?
Lorsqu’il passe plusieurs jours sans jouer de son instrument, en supposant que ça arrive, est-ce que Maxim est malheureux ? En manque, comme on peut être en manque d’une drogue ? Quand son corps tangue et qu’il joue dans une concentration totale, est-il en transe, est-il transporté par la musique au-delà de lui-même, est-il le messager par lequel passe la prodigieuse beauté sonore dont il fait bénéficier l’humanité ? Admettons qu’il soit en transe et qu’il survienne un événement qui l’oblige à s’arrêter, serait-il capable de reprendre là où il en était, ou n’aurait-il aucune idée de l’endroit, du concerto, où il en était ?

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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