Jour 514

Je me suis donné un coup de pied au derrière. Ça veut dire que je me suis habillée chaudement, j’ai mis mes bottes et je suis allée à pied jusqu’au village faire tester mon sang comme je le fais tous les mois. C’est ce que j’appelle le « suivi du Coumadin ». Je dis aussi à mon mari que je m’en vais « me faire piquer le doigt ». Cela étant, quand j’arrive à la pharmacie, pour être certaine d’être comprise du premier coup, je dis que je viens pour un test d’INR. Mais INR, c’est l’acronyme anglais de International Normalized Ratio. J’ai tenté d’utiliser l’acronyme français, RNI, pour Rapport international normalisé, mais ça mélange les gens plus souvent qu’autrement. Si je voulais m’exprimer correctement en français, il faudrait que je dise à la préposée, derrière le comptoir des ordonnances, que je viens pour connaître mon « taux de prothrombine ». Je ne vais pas jusque-là.
Une autre manière efficace de demander ledit service serait de préciser que je viens pour un Coaguchek. Or le Coaguchek désigne la machine dans laquelle on insère la languette sur laquelle a été déposée une goutte de mon sang. Au bout du compte, de guerre lasse, et pour faire une histoire courte, je demande un test d’INR, et la préposée, se tournant vers le pharmacien, lui dit que c’est pour un CoaguChek.
Le résultat était parfait, c’est la seule chose qu’il faut retenir.
Sur le chemin du retour, dans une rue du village, j’ai croisé une femme de mon âge :
– Il n’y a que les vieilles comme nous qui faisons de l’exercice !, m’a-t-elle dit, arrivée à ma hauteur.
– Pourtant, on est bien dehors, ai-je répondu sans répondre, en ce sens que je formulais une banalité qui ne voulait rien dire.
– Vous ne semblez pas avoir les cheveux gris, m’a-t-elle dit en observant la couleur des cheveux qui sortaient de ma tuque.
Elle regrettait peut-être de m’avoir incluse dans le club des vieilles.
– Ils seraient gris si je ne les teignais pas, ai-je répondu. Mais je ne suis pas prête, pour l’instant je m’aime en fausse blonde. Peut-être que dans dix ans…
– Dans dix ans j’aurais soixante-dix ans, m’a-t-elle interrompue. J’ai mon anniversaire en avril, je vais avoir soixante ans.
– Moi aussi ! Moi aussi j’aurai soixante-dix ans, ai-je voulu préciser, et soixante en avril…
– Vous ne les faites pas, a-t-elle répliqué.
– Vous non plus, ai-je sur-répliqué.
– Le problème, voyez-vous, c’est que je n’aime pas du tout la couleur de mes cheveux, et pourtant tout le monde me dit qu’ils sont beaux.
– C’est ce que j’allais dire en effet, qu’ils sont beaux. Mais si vous ne les aimez pas, pourquoi ne les teignez-vous pas ?
– Parce que je suis allergique à la teinture, a-t-elle répondu.
– Je comprends.
– Et aussi à quelques aliments. C’est récent, avant je n’avais pas d’allergie. Sinon, vous allez vivre de belles fêtes ?, a-t-elle enchaîné. Ça s’en vient vite !
– J’espère ! Nous recevons la famille. J’ai hâte, j’adore ça ! Je vous souhaite la santé, quoi qu’il en soit !
– Moi aussi, madame, la santé, c’est le plus important.
Et sur ces mots d’une banalité déconcertante mais néanmoins toujours d’actualité, nous nous sommes séparées.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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