Jour 608

En bonnes vénézuéliennes qu’elles sont, les amies que j’ai rencontrées au restaurant LOV sont très animées, très énergiques, très volubiles. Cultivées aussi, elles sont, parlant toutes trois langues. Ça y va par là autour de la table, la conversation démarre en français parce que je suis un frein au déploiement des deux autres langues, mais immanquablement l’espagnol prend le dessus, et quand il est question d’aspects professionnels, l’espagnol cède la place à l’anglais. J’essaie de suivre et n’y arrive disons qu’à 40%.
Dans ce qui m’a semblé être une microseconde de temps mort, j’ai voulu annoncer à mes amies que je ne portais plus mon Fitbit, elles qui en portent toutes. J’aurais aimé leur expliquer pourquoi, et décrire aussi comment je me sens depuis que je ne le porte plus. Mais la microseconde de temps mort s’étant avérée un leurre, la conversation a repris de plus belle, de telle sorte que personne n’était disponible pour recevoir mon annonce. Aux grands maux les grands moyens, j’ai étiré le bras en direction de ma voisine de droite, jusqu’à ce que ma main se trouve très près de son menton. Elle a eu un mouvement de recul, comme lorsqu’on montre quelque chose de trop près à une personne presbyte. Interrompant forcément sa conversation, elle a dirigé son regard vers mon bras, puis ma montre, et s’est exclamée qu’elle était vraiment belle. Bien entendu, elle ne pouvait pas deviner que je lui montrais, par mon geste d’une subtilité totale, que je ne portais plus mon Fitbit. Elle a pensé que je voulais qu’elle admire ma montre, comme s’il s’agissait d’un cadeau ou d’un achat tout récents. Ce qu’elle a fait, avec je crois une réelle sincérité.
– Oh ! Lynda ! Cette montre est magnifique !, s’est-elle exclamée.
– Imagine-toi, lui ai-je dit, portant en moi mon obsession permanente du temps qui passe, conjuguée à mon incompréhension quant à l’inéluctable échéance fatale qui nous attend tous, qu’elle a quarante ans.
– Si jamais elle se brise, ai-je ajouté, le bijoutier m’a avertie qu’il n’a pas les pièces pour la réparer, elles ne sont plus disponibles sur le marché. Mais ce n’est pas ma montre que je voulais te montrer, je voulais attirer ton attention à l’effet que je ne porte plus
Et sur cette phrase incomplète, l’effervescence de la conversation qui va dans tous les sens a repris le dessus !
Hier j’ai enlevé ma Pulsar pour prendre ma douche et quand je l’ai remise à mon poignet elle n’indiquait pas la bonne heure. Mon cœur n’a fait qu’un tour. Je l’ai remise à la bonne heure et depuis je la consulte souvent, appréhendant à chaque fois qu’elle soit brisée. Je suis ainsi faite que si je constatais que ma montre est brisée, je serais plus ébranlée que lorsque j’ai appris tout à l’heure, en parlant avec ma voisine, qu’il semble y avoir des infiltrations d’eau au mur de briques du duplex, côté nord.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée, publiée dans 2 200 textes en 10 ans, est marquée , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s