Jour 706

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Pour donner une idée de ce que j’entends par un foulard en spirales.

J’aime aller chez ma belle-maman. Je m’y sens en sécurité. Protégée des ennuis, des tracas, des tourments du monde. Je m’imagine à son âge –bientôt 80– évoluer dans un 4½ semblable au sien. J’irais à la salle à manger du rez-de-chaussée partager les repas avec les autres résidents, le midi et le soir, mais pas le matin. Le matin, toujours fidèle à la philosophie cétogène, je jeûnerais. Après les repas, je regagnerais mon appartement et à peine franchi le seuil de la porte je me sentirais enveloppée, enrobée de ouate, prête à croquer avec gourmandise dans les possibilités changeantes que m’offriraient les heures de l’après-midi. Je lirais, je tricoterais, j’irais marcher dehors les jours qu’il ne ferait pas trop froid. N’ayant plus trop de place pour le matériel artistique, j’essaierais de croquer des natures mortes au crayon graphite sur du papier en tablette. Je ferais des exercices d’étirement en regardant la télévision.
J’aime regarder les produits qu’elle laisse à la vue sur le comptoir de sa salle de bain. Sans gêne, j’ouvre les tiroirs et j’ouvre même les flacons de parfum. J’observe l’état de ma peau en approchant mon visage de son miroir ultra-grossissant. Je regarde les couleurs de ses vernis à ongles et je me demande, telle une petite fille, quelle couleur j’aimerais appliquer sur mes ongles, quelles couleurs de sa collection j’aurais moi aussi achetées, quelles couleurs ont été achetées il y a longtemps. À celles achetées il y a longtemps et dont les pigments se sont déposés dans le fond du flacon, j’offre une cure de rajeunissement en secouant ce dernier vigoureusement. Au bout d’un moment, je ressors en disant à ma belle-maman que j’ai fouillé dans ses affaires.
– Fouille en masse, me répond-elle invariablement.
J’en profite alors pour aller regarder les photos qui sont coincées le long du miroir de sa grande commode, dans sa chambre à coucher. Les photos y sont coincées depuis longtemps, comme en témoignent les côtés non coincés des photos qui retroussent tous. Photos de mariage de ses enfants, de graduation de ses petits-enfants maintenant adultes, d’elle et de son mari, en noir et blanc celles-là.
– Justement, m’a-t-elle dit hier soir me voyant me diriger vers sa chambre à coucher, j’ai un cadeau pour toi. Tu vas le trouver sur la commode.
– Je l’ai vu en venant déposer mon manteau sur votre lit, ai-je répondu du tac au tac, et, toujours aussi sans gêne, j’ajoute que je savais que c’était pour moi.
– Le veux-tu ?, me demande-t-elle en parlant d’un beau foulard dans les tons de rouge et d’orangé monté en spirales.
– Bien sûr que oui, je l’adore !, me suis-je exclamée en me l’enroulant autour du cou.
Je pense en avoir donné un semblable à ma cousine Loulou, une année que nous avions célébré Noël chez elle. Je l’avais acheté au Salon des métiers d’art.
Bien entendu, mes anticipations de vie d’octogénaire en résidence sont idylliques et sans grand rapport avec le réel. À son âge, ma belle-maman se plaint de tout oublier, d’avoir mal aux os, de ne plus savoir comment tricoter, surtout la partie des talons car elle a tricoté dans sa vie des paires et des paires de chaussettes de laine colorées. En outre, si je prévois vivre encore selon la philosophie cétogène, une fois octogénaire, ce sera bien difficile d’apprécier les repas offerts à la salle à manger…

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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