Jour 749

12

Cyrano de Bergerac.

Parmi ces autres choses encore qui nuisent à la rigueur qu’exige mon activité d’écriture quotidienne, il y a notre escapade à Sept-Îles. Nous partons ce matin. Denauzier doit s’y rendre par affaire. J’y vais, ai-je dit aux pattes hier au téléphone, en tant que copilote pour donner à Denauzier les indications de la route. Mon frère s’est éclaté de rire. Il sait à quel point j’ai un piètre sens de l’orientation. J’y vais pour être avec mon mari. Parce que mon statut de retraitée me le permet. Parce que j’espère prendre quelques photos. Parce qu’un séjour sur la côte nord s’avère forcément un plus dans la vie d’un individu. Parce que cela constituera un pèlerinage en mémoire du voyage que j’ai fait, seule avec mon père, en 1992, aux Îles Mingan.
Le piètre sens de l’orientation, remarquez, c’est de famille. Nous nous étions arrêtés à St-Irénée papa et moi, pour manger, et en sortant du restaurant papa m’avait dit de tourner à gauche, ce qui signifiait que nous revenions sur nos pas. J’avais pensé qu’il voulait revoir un élément du paysage que nous n’avions pas pris le temps de bien regarder. Cocotte comme je le suis, j’avais conduit à rebours assez longuement, jusqu’à ce que je finisse par demander à papa qu’est-ce qu’il voulait revoir au juste. Au début, j’avais pensé qu’il voulait revoir le quai de St-Irénée, mais nous l’avions dépassé –pour une deuxième fois– depuis déjà un bout de temps ! Interdit, papa ne pouvait pas croire que nous roulions dans le mauvais sens !
Je me souviens que le premier soir de notre aventure, papa était arrivé dans la chambre d’hôtel pas mal épuisé parce que j’étais trop bohème dans l’organisation du voyage. Pas de réservation d’aucune sorte, aucune idée de la distance que nous projetions de parcourir dans la journée, aucun horaire quant aux repas… Cela m’avait peinée de le voir non pas détendu par le voyage, mais au contraire stressé. Dès le deuxième jour, nous avions adopté sa manière un peu plus structurée de voyager.
En bon garagiste, papa avait un excellent sens de l’observation quant aux voitures. Il reconnaissait telle voiture qui était en train de nous dépasser, pour l’avoir dépassée lui-même quelques kilomètres auparavant. Au bout de quelques jours de route, il savait quelles étaient les voitures qui filaient comme nous toujours plus loin vers le nord, et quelles étaient les voitures, par conséquent, qui allaient être à la recherche d’une chambre de motel à la fin de l’après-midi. Comme, au moment de demander une chambre, nous nous faisions répondre que nous étions chanceux parce c’était la dernière, le parcours jusqu’aux îles avait fini par ressembler à une course. Je n’exagère pas. En arrivant dans la cour de je ne sais quel motel ni dans quelle ville, papa s’était dirigé en courant à l’accueil du motel, sans prendre le temps de refermer la portière du Tacoma côté conducteur, pour obtenir la dernière chambre. Nos adversaires routiers, arrivés à peine une minute après nous, en avaient été quittes pour rouler davantage. Le plus extraordinaire, quand je repense à tout ça, c’est que je ne me rendais compte de rien. Je voyais papa sortir du petit camion en courant et je me contentais de me demander, haussant peut-être les épaules, quelle mouche l’avait piqué !

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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