Jour 774

– Amène-moi à la maison.
– C’est ici ta maison, papa.
– Où est Bibi ?
– Elle est dans sa maison, à Joliette.
– Alors amène-moi chez Bibi.
– Je ne peux pas. Ici maintenant c’est chez toi. Comment ferais-tu pour monter dans la voiture ? Et monter l’escalier pour te rendre chez Bibi ? Rappelle-toi à quel point c’était compliqué de te déplacer dans l’appartement, alors qu’ici les corridors sont larges et les planchers égaux. Chez Bibi on n’arrêtait pas de s’accrocher dans les seuils de porte et ton fauteuil roulant passait tout juste dans le corridor…
Je me trouve épaisse de dépenser toute cette salive alors que papa me regarde, le visage aussi impassible que celui d’un robot, les yeux dans la brume, la bouche entr’ouverte.
– Amène-moi à la maison.
– Il y a ton nom à la porte de ta chambre, et il est même écrit la date de ton anniversaire, dans deux semaines. Je ne peux pas t’amener à la maison, papa, je ne serais pas assez forte pour te soulever, même si tu as perdu du poids.
Une préposée entre dans la chambre et me demande si tout va bien. C’est la même préposée que celle qui m’a vue pleurer il n’y a pas longtemps, et voilà que je pleure encore. Elle comprend la situation, j’imagine qu’elle en a vu d’autres, et sans attendre ni une ni deux elle dit à papa :
– Vous n’êtes pas encore assez guéri pour rentrer chez vous, M. Longpré. Attendez encore un peu. Attendez de pouvoir marcher mieux.
Papa se laisse convaincre, le temps d’une minute, puis :
– Si tu ne me ramènes pas maintenant, je vais devoir y aller seul.
La préposée est ressortie, je suis seule avec papa, assise devant lui, je lui tiens les mains. Je considère qu’il me tend une perche alors je saute sur l’occasion et je lui dis, ravalant mes sanglots :
– Justement, papa, je pense que là où tu dois aller, il faut que tu y ailles seul. Je ne peux pas y aller avec toi. Personne ne peut y aller avec toi. Nous ne sommes pas prêts, mais toi bientôt tu seras prêt.
Sur ces paroles, j’ai envie de prendre mes jambes à mon cou et de m’enfuir, mais j’aime trop tenir les mains de papa, alors je reste là, à le regarder, à attendre un son, un mot, une respiration, un semblant d’expression sur son visage. Qui ne viennent pas.
S’il avait encore toute sa tête et s’il me voyait aller, il me trouverait bien dramatique, il me dirait, une fois de plus, que j’ai le sens de l’exagération.
Et puis, tout d’un coup, j’ai une illumination : pourquoi est-ce qu’il faudrait que la mort soit atroce, une ennemie, une avaleuse. Comment s’appelle encore ce grand homme qui a lancé sans le vouloir le mouvement des Indignés en s’exclamant Mais indignez-vous ! et qui disait, sur un autre registre, être convaincu qu’au moment de quitter la vie il serait accueilli à bras ouverts par la mort ? Stéphane Hessel, décédé à 95 ans le 26 février 2013.

 

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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