Jour 791

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Je dirais que le motard portait une tresse aussi longue que celle-ci. Si je le croise à nouveau un jour, et s’il n’a pas coupé ses cheveux, je pourrai facilement le reconnaître. J’ai cherché en vain une photo d’homme portant une tresse d’une telle longueur.

Je me suis encore perdue et je suis encore allée revirer à Ste-Émélie-de-l’Énergie. Le détour dont nous allons devoir nous accommoder jusqu’au mois de décembre, pour la réfection d’un pont, représente à peine un kilomètre supplémentaire sur mon trajet habituel. En allant me perdre à Ste-Émélie, je me suis payé un bon quarante kilomètres de route panoramique –parce que le paysage est magnifique– dont je me serais quand même volontiers passé. C’est la deuxième fois que, me trouvant aux abords de la Rivière-Blanche, où nous fait passer le détour, je me perds ainsi.
Cela me fait penser à la fois où, à Paris, dans le quartier St-Honoré, je m’étais perdue aussi. J’étais en vacances et j’avais l’après-midi à ma disposition pendant que Jacques-Yvan rencontrait des collègues universitaires. J’avais beau le faire exprès d’emprunter des rues contraires à celles que me dictait mon instinct, j’aboutissais tout le temps au même endroit, en face de l’église St-Roch. De guerre lasse, comme le dirait Françoise, j’avais fini par aller visiter l’église, d’autant que la journée était grisounette.
La première fois que j’ai abouti à Ste-Émélie, je voulais découvrir les chemins de l’arrière-pays, comme le diraient cette fois les Français. C’était une drôle d’idée puisque je me rappelle que c’était le soir. J’avais fini par m’arrêter sur le bord de la route, pas très rassurée en pleine noirceur, et par téléphoner à Denauzier pour lui demander s’il me conseillait de tourner à gauche ou à droite au prochain carrefour.
– Où es-tu ?, m’avait-il demandé.
– Je ne le sais pas, avais-je répondu.
Cette fois-ci, n’ayant pas de téléphone avec moi, je m’y suis prise autrement pour laisser quelqu’un décider à ma place du côté qu’il me fallait tourner. Après de nombreux viraillements dans ladite route panoramique, je me suis tassée sur le côté au premier croisement de routes. Nous étions en plein jour. Un motard me suivait depuis un moment déjà. Je me suis tassée sur le côté, j’ai allumé les feux d’urgence de ma voiture, j’ai fait signe de mon bras tendu au conducteur qui s’est arrêté à ma hauteur.
– C’est mauditement beau !, s’est-il exclamé. Es-tu perdue ?, a-t-il enchaîné en souriant.
– Je suis perdue, ai-je confirmé. Est-ce que tu aurais un téléphone pour que j’avertisse mon mari qui doit s’inquiéter ?, lui ai-je demandé.
– Tu ne veux pas appeler en Chine, j’espère, fut sa réponse comme il sortait son cellulaire de la poche de sa veste.
Je lui ai donné le numéro à composer et il m’a tendu l’appareil.
– Chéri, ai-je dit à mon mari, je suis perdue.
– Encore à Ste-Émélie ?, m’a-t-il demandé pour me taquiner.
– Encore à Ste-Émélie et j’ai juste envie de pleurer.
Après avoir dit à mon mari qu’un motard était en face de moi et que j’utilisais son téléphone, il m’a dit deux choses :
– Je ne suis pas surpris d’apprendre qu’un homme est à côté de toi, fut sa première réaction parce qu’il est d’un naturel inquiet par rapport à ses amours.
Puis :
– Passe-moi le gars.
Je lui ai passé le gars qui a été capable de dire à Denauzier où est-ce que nous étions rendus.
– Suis-moi, ont été les mots du motard quand il a eu fini de parler. As-tu du gaz en masse ?, a-t-il eu la prudence de me demander.
– Justement, je n’en ai plus tellement, ai-je répondu en remarquant que la lumière jaune était allumée sur mon tableau de bord.
– J’imagine que tu vas en avoir assez, on n’est pas tellement loin de St-Jean-de-Matha. On y va !, a-t-il ajouté en faisant démarrer sa moto.
Je l’ai suivi, docile. J’ai alors remarqué qu’il portait une tresse faite d’épais cheveux châtains qui lui descendait jusqu’au bas du dos. Ce fut la petite fantaisie de ma journée, suivre une belle tresse en santé portée par un inconnu.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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Une réponse à Jour 791

  1. Moi dit :

    Il parlait de toi, j’en suis certain, quand il disait « C’est mauditement beau! »

    J’aime

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