Jour 832

lignes

Je me demande qu’est-ce que je vais faire avec ça.

J’ai profité de la température estivale exceptionnelle ce week-end sur le bord du lac Moyre, à 77 km de St-Michel-des-Saints. Je n’ai pas barboté dans le lac, l’eau aurait été trop froide. Je ne me suis pas aventurée trop loin du gazebo, les bibittes m’auraient mangée. J’ai compté vingt-sept pas entre la porte du chalet et le gazebo, vingt-sept pas pendant lesquels il fallait plisser des yeux, lunettes pas lunettes, pour se protéger de la pluie de mouches noires. Nous avions allumé des chasse-moustiques qui fumaient sous la table du gazebo, mais ils étaient d’une efficacité toute relative à cause du vent. Denauzier allait et venait autour du chalet, courageux, affrontant les morsures nombreuses, bien que protégé par une généreuse couche d’huile de citronnelle.
Pour ma part, il me semblait d’une importance capitale de tracer des lignes avec mes crayons gel sur mon projet de toile qu’on aperçoit ci-contre. Je ressentais une envie irrépressible de me pencher sur ma toile, de tenir le crayon le plus légèrement possible entre mes doigts, je veux dire sans pression, et de laisser ma main glisser le long des plis et des aspérités. Par plis, j’entends ceux qui se sont formés sous le pinceau, lors de l’application du polymère sur les serviettes de table. Elles ont eu tendance à bouger, les coquines, voire se ratatiner, et le ratatinement crée des plis. Par aspérités, j’entends les petits mottons qui se sont formés, eux, lorsque j’ai saupoudré de pigments secs la surface de la toile qui était couverte de polymère encore humide.
Étant donné que ma vie, donc, dépendait du besoin de me pencher sur ma toile avec délectation, j’y suis allée pour une attitude zen. Excessivement zen, je dirais. Il convient à ce stade du récit d’exprimer que la température à l’intérieur du chalet était trop élevée pour que j’aie envie de m’y installer. Il convient d’exprimer aussi que le vent, quand on sait que j’adore le vent, exigeait que je m’installe dehors absolument, dans le gazebo.
Pour être capable, donc, de tracer les lignes qui allaient changer ma vie à jamais tellement j’allais être séduite par le résultat de leur entrecroisement, j’ai laissé les mouches noires se promener sur ma peau pendant que je travaillais. Elles ont eu vite fait de se glisser sous ma chemise, se rendant sous mes aisselles pour remonter vers la nuque, me faisant même l’affront de visiter les deux côtés de mes verres de lunettes. Je les ai laissées faire sans une seule fois tenter de les éloigner et sans être une seule seconde incommodée. Mes lecteurs ne me croiront pas, mais je n’ai senti aucune piqûre, aucune douleur, je n’ai senti que des chatouillements, comme si une plume m’effleurait en me caressant.
Pendant que j’accumulais mes lignes dans un désenchantement qui allait croissant en ce qui a trait au résultat artistique, je me suis fait penser à la mère d’Alain Robbe-Grillet qui était la protectrice des chauves-souris faibles, affamées ou malades. Pour qu’elles soient au chaud et en sécurité, pour leur sauver la vie, en somme, maman Robbe-Grillet les mettait sous ses aisselles et passait semble-t-il ses journées ainsi accompagnée…

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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