Jour 885

Je trouve que ce n’est pas un beau rêve. Il faut dire que nous avons dormi dans la cabane et que le confort n’était pas optimal. Mon sac de couchage était à ce point efficace que je me suis cru dans une baignoire, tellement j’avais chaud. Mon mari, au contraire, et même s’il ne le dit pas, a eu froid. La prochaine fois, avons-nous décidé, nous allons configurer notre environnement autrement, de manière à ce que nous ayons chaud, juste comme il faut, tous les deux.
– Vous avez dormi dans la cabane ?, m’a demandé les pattes d’ours tout à l’heure au téléphone.
– Bien oui !
– Il y a eu une fuite de gaz dans la maison ?
– Bien non !
– Il est arrivé quelque chose à la maison ? Une panne d’électricité ?
– Bien non ! On voulait juste dormir dans la cabane.
Silence des pattes qui a, moins que nous, le goût de l’aventure.
Voici ce qu’il en était de mon rêve : j’étais au lit avec, comme d’habitude, le premier amoureux de ma vie. Comme je l’ai écrit cent fois plutôt qu’une, ce premier amoureux n’a jamais quitté ma vie, il me visite régulièrement en rêve. Nous sommes au lit, encore une fois comme d’habitude, et je décide, pour lui faire une agréable surprise, de lui peindre un paysage dans le bas du dos pendant qu’il dort. Il s’agit d’un paysage de forme arrondie, comme un médaillon, dans lequel il y a beaucoup de brun. Au bout d’un moment, tiraillée par des scrupules, inquiète qu’il n’apprécie pas mon initiative, je ne poursuis pas mon paysage, je me tourne et je fais semblant de dormir. Peu de temps après, il s’approche de moi et m’embrasse, furtivement, sur la bouche. Mon cœur bat de contentement pour avoir reçu ce baiser, en même temps que j’appréhende sa réaction lorsqu’il découvrira que son dos est devenu paysage. J’en suis à savourer la sensation délicieuse du baiser lorsqu’il me dit, assez sèchement :
-Vous, les femmes, avec vos comportements de belle-mère…
À moins qu’il n’ait dit :
– Ne te comporte pas en belle-mère, en faisant semblant de dormir…
Je me demande alors s’il n’est pas préférable que je me lève pour ne pas l’incommoder. Je tente toutefois un regard vers lui, en inclinant mon tronc dans sa direction, sans réussir à voir son visage. Appréhendant déjà une manière de réparer les pots cassés, une manière de me faire pardonner d’avoir peint sur sa peau, une manière de demeurer en contact avec lui bien que je ne le mérite guère, je me dis, satisfaite de ma trouvaille, qu’il aura bientôt 59 ans et que je pourrai profiter de l’occasion pour lui faire signe et lui transmettre mes vœux.
Une fois tout à fait réveillée, ce matin, et me hâtant de mettre mes vêtements car la cabane n’est pas chauffée, je me suis dit que c’est la première fois, dans ma vie rêvée, que cet homme exprime des paroles désagréables. Et même. J’ai parcouru des pans de mon passé, de mon passé dans ma vie éveillée quand nous étions en relation, à la recherche d’une parole qu’il aurait peut-être dite qui aurait été sèche et piquante, et ma recherche est demeurée vaine.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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