Jour 926

J’ai encore rêvé que j’allais mourir du cancer. Au début, je flottais de visite en visite de médecins qui ne me donnaient pas l’heure juste, alors à défaut de savoir à quoi m’en tenir, je choisissais d’espérer. J’étais installée dans une sorte de HLM où se retrouvaient d’autres malades, nous avions chacun nos appartements et vivions indépendants les uns des autres comme si la maladie ne nous réunissait pas. Au sein de la troupe il y avait cependant des gens en parfaite santé, dont une consœur de classe du temps de mes études secondaires. Il s’agit d’une femme qu’on ne remarque pas vraiment, pour ce qui est de son apparence, mais qui est pourvue d’une intelligence qui lui a donné accès à une très belle carrière. Cette femme m’inspire l’authenticité. Rien, chez elle, ne semble fabriqué, elle est elle-même en tout temps. Un matin, alors que je regardais dehors, depuis mon appartement HLM, je la voyais sortir sur sa terrasse et observer la vie autour d’elle, un sourire aux lèvres. Je l’enviais de ne pas avoir à affronter la maladie, et la mort.
– Suis-je prête à mourir ?, me demandais-je. Est-ce que ça me tente de mourir ? Est-ce que j’ai peur de mourir ?, telles étaient les questions qui occupaient mon esprit pendant que la consœur profitait de la vie.
– Pourquoi moi et pas elle ?, était une autre de mes questions.
– Qui va s’ennuyer de moi lorsque mon cadavre aura été incinéré ?, me demandais-je aussi.
Je pensais alors à ma fille, en l’éliminant aussitôt de la liste des gens susceptibles de s’ennuyer de moi, me rappelant qu’elle faisait maintenant sa vie d’une manière qui la comblait.
Je rencontrais plus tard dans la journée un ancien collègue de travail –que je connais très peu–, du temps que j’étais secrétaire au service de l’informatique à l’UQÀM. Il me demandait des nouvelles de ma vie, et je lui en donnais en choisissant d’empirer mon état. Au lieu de lui dire que j’étais atteinte d’un cancer, je lui annonçais que j’allais bientôt mourir. Et lui, au lieu d’être troublé par ma nouvelle et de tenter de m’encourager, me répondait plutôt, très laconiquement :
– Quand on vit avec un tel diagnostic, on se retrouve sur l’autoroute, sur des routes qui ne se rencontrent pas. C’est plus prudent.
Comme on peut tout comprendre en rêve, je décodais de sa métaphore qu’il ne me restait plus beaucoup de jours à vivre et qu’il ne servait à rien de les passer à espérer mourir le plus tard possible. Autrement dit, sa réponse me confrontait à l’inéluctable, j’allais mourir bel et bien et sous peu. Je m’en voulais de m’être fait ouvrir les yeux par un presque étranger et de ne pas avoir réussi à les ouvrir moi-même.
– Tu peux interpréter ton rêve de plusieurs façons, m’a dit un ami récemment. Au lieu de penser que tu couves un cancer qui va te faire mourir, tu peux te demander s’il n’y a pas un problème en toi dont tu aimerais te débarrasser, s’il n’y a pas un aspect de ta vie que tu aimerais changer, un blocage que tu voudrais éliminer pour te sentir plus vivante. Tu peux te demander s’il n’y a pas quelque chose que tu aimerais concrétiser, quelque chose que tu reportes depuis déjà trop longtemps…

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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Une réponse à Jour 926

  1. Certaines personnes se suicident en auto plutôt que d’affronter l’agonie d’un cancer incurable. Donc le conseil de rouler sur une autoroute est un bon conseil: moins de chances de faire un face à face.

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