Jour 943

J’ai encore deux heures à ma disposition. Deux heures de bonheur. Deux heures de bonheur seule dans la grande maison à la campagne. Pas deux heures de bonheur parce que je suis seule. Je peux ressentir le même bonheur en compagnie de Denauzier qui fait ses affaires pendant que je fais les miennes et qui vient m’embrasser au hasard de ses déplacements ou alors c’est moi qui y vais.
Dès que je constate que j’ai du temps de bonheur devant moi, je déplore aussitôt qu’il va passer trop vite. Que je n’aurai pas le temps de tracer autant de lignes que j’aimerais le faire sur mon étroit bandeau déjà pas mal barbouillé, que je n’aurai pas le temps de tourner mes phrases à l’endroit et à l’envers autant de fois que j’aurais envie de le faire pour peaufiner mon texte du jour.
Il pleut. De mon bureau où je suis installée, en hauteur par rapport au chemin qui est juste devant, je vois notre voisin marcher d’un bon pas, dans sa veste à carreaux, accompagné de sa chienne qui trottine dans sa robe blanche et caramel.
Denauzier a ajusté les trappes au plafond de manière à ce que deux sur quatre soient fermées, dans mon bureau. Comme ça j’aurai moins chaud, car ce sont les trappes par lesquelles circule la chaleur en provenance de la grosse fournaise du garage. Depuis cet ajustement, les trappes émettent un bruit de ventilation permanent qui me plaît parce qu’il me tient compagnie. Je suis seule, mais en compagnie du bruit du fond. Ce sont des acouphènes artificiels qui me permettent d’apprécier ne pas souffrir d’acouphènes réels. La phrase que je viens d’écrire me fait penser à une autre écrite il y a longtemps. J’exprimais le plaisir d’entendre le son incessant de l’ascenseur qui montait et descendait, du temps de mon travail à l’université, parce que ce son me rappelait celui de la corne de brume des bateaux de Deauville qu’on entend dès le début du film de Lelouch, auquel –je l’ai écrit maintes fois– je reviens tout le temps, Un homme et une femme.
– Ça tombe sur les nerfs, le maudit ascenseur, me disaient mes collègues.
Je n’osais pas répondre que j’aimais l’entendre.
Nous allons avoir dans les prochains jours, Denauzier et moi, plusieurs obligations qui vont gruger notre temps. Pour lesquelles nous n’aurons pas assez de temps. C’est à cause de ces obligations, assez nombreuses de façon générale, que les journées comme aujourd’hui, qui m’offrent quelques heures de délices, me semblent si précieuses. Avoir tout mon temps pour ne me consacrer qu’à mes délices, je souffrirais assez rapidement, je pense, de stagnation. Donc, mon temps de délectation avec mes pinceaux et mes mots est précieux parce qu’il est compté. C’est le principe même de la vie sur terre.
À vingt ans, j’étais à mille lieues de me rendre compte que le temps pouvait avoir une incidence sur la vie des individus. J’écoutais le professeur s’épuiser à nous parler de l’effet du temps, en littérature, et je ne comprenais rien.
À mes maintenant cinquante-sept ans, j’y pense je dirais en permanence. Je ne suis pas loin de vivre chaque jour comme si c’était le dernier. Quand je serai encore plus vieille, je vivrai peut-être chaque heure, puis chaque minute, comme si c’était la dernière. Je vais aussi arriver, du moins je l’espère parce que je veux vivre vieille, à un moment dans ma vie où une activité aujourd’hui anodine va s’étirer à n’en plus finir. Autrement dit, en ne faisant rien, je vais manquer de temps. Je donne un exemple qui me vient de Bibi.
– Ça prend tellement de temps à papa pour faire son lit, m’a-t-elle raconté, que je lui donne un coup de main. Je place les draps à plat, et je le laisse ensuite enlever les plis. Je lui dis de m’appeler quand il sera rendu à la couette. Il m’appelle, je la dépose –fling flang ça me prend quatre secondes. Il la place à son goût, pour qu’elle dépasse d’une manière égale de chaque côté.
– C’est une bonne manière, ai-je conclu, de faire de l’exercice.
– Et d’occuper une matinée…, a ajouté Bibi.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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