Quand même, je m’achemine assez rapidement vers un jour, en titre de texte, qui ne traînera plus les unités de mille, vers un jour qui ne comportera que trois chiffres. Suis-je fière de moi ? Bien sûr que non ! Je n’aurai été que disciplinée, constante, rigoureuse. Je n’aurai pas été particulièrement inspirée. Je n’aurai fait qu’obéir à une consigne, pour me sentir vivante, sans me préoccuper de construire une structure narrative quelconque. Ma production de textes me fait penser à celle d’un professeur d’arts plastiques qui nous avait invités à souper, il y a de cela des lustres, je vivais encore avec Jacques-Yvan. Dans sa maison, il y avait partout, sur tous les murs, sur les poutres et les colonnes, des feuilles blanches de format 8½X11 sur lesquelles il avait dessiné des gribouillis pâles avec des crayons de couleur Prismacolor.
– Il y a beaucoup de dessins sur les murs, avait dit Jacques-Yvan à notre arrivée, pour inciter notre hôte à nous expliquer son projet.
– C’est ma thérapie, avait répondu l’hôte, sans expliciter davantage.
– Les dessins changent à l’occasion ?, avait osé Jacques-Yvan. Tu en enlèves pour en mettre d’autres ?
– Non, je ne fais que les accumuler.
– Et lorsqu’il n’y aura plus de place ?, avais-je demandé pour prendre part à la conversation.
– Je verrai, avait-il répondu.
Pour ma part, j’ai maintenant plus de 1 000 textes d’écrits et je ne sais pas, moi non plus, si j’en ferai quelque chose d’autre un jour.
Je me sens comme un artiste qui reproduirait toujours le même sujet, qui ne changerait pas de thème, qui n’évoluerait pas. Un artiste stagnant. Je me sens comme cet artiste dont les toiles étaient visibles partout dans les galeries de Charlevoix lorsque j’y suis allée il y a deux ans avec Denauzier, et encore visibles les toiles dans les galeries du Vieux-Québec, et qui représentaient les mêmes paysages d’automne ! Les toiles se ressemblaient toutes mais le peintre, pas fou, faisait probablement de l’argent en les vendant !
J’aurais honte de dire à un écrivain que j’ai écrit un texte par jour pendant cinq ans maintenant.
– Et qu’est-ce que vous avez fait avec ?, me demanderait aussitôt l’écrivain.
– Rien, j’ai imprimé mes textes sur des feuilles, j’ai perforé les feuilles et je les ai rangées dans un cartable et j’ai maintenant cinq cartables.
Je me sens encore comme mon père, quand il avait la force de pelleter. Il pelletait avec minutie, au centimètre près, en prenant son temps. Il formait des bordures, le long de son entrée, qui étaient parfaitement perpendiculaires avec l’allée. Il repassait avec sa pelle pour enlever encore un peu de neige ici et là. Il frappait régulièrement sur le sol avec la pelle, trois ou quatre petits coups de suite, pour que la neige se décolle de la pelle. J’adorais, du coup, emprunter son entrée. Je me sentais bien accueillie.
– C’est drôlement bien pelleté !, s’était exclamé Jacques-Yvan, la première fois qu’il lui fut donné de découvrir comment papa pelletait ses entrées.
– C’est beau, n’est-ce pas ?, avais-je répondu, mitigée entre le sentiment de fierté que m’inspirait la minutie de papa, et le sentiment d’inutilité et d’énergie gaspillée qu’inspirait à Jacques-Yvan, je le sentais, la minutie de papa.
Fidèle à lui-même, Jacques-Yvan n’avait rien répondu. Avec le sac qu’il transportait, il avait en outre accroché une des bordures, sans s’en rendre compte, faisant tomber de la neige là où elle avait été parfaitement enlevée.
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