Jour 1 010

Hier, pour la première fois depuis qu’il nous a quittés il y a six ans, j’ai parlé à François. Cela s’est fait tout seul, sans que je sache à l’avance que ma bouche allait prononcer son prénom. Je pense, en fait, que je n’ai pas eu besoin de ma bouche parce que je me parlais intérieurement.
Je voudrais d’ores et déjà faire une parenthèse pour expliquer ce silence. Quand nous étions en couple, il me semblait qu’un rien agressait François, il me semblait qu’une petite contrariété de rien du tout avait vite fait de lui égratigner le cœur. Les relations avec les êtres humains, au-delà de toute chose, le bouleversaient. Alors, lorsqu’il s’est hissé vers une autre forme d’existence évanescente, en admettant qu’il existe une autre forme d’existence, j’ai pensé que son plus profond besoin et désir était d’expérimenter une liberté pure, sans entrave d’aucune sorte. Cette liberté, dans ma compréhension des choses, allait lui procurer la paix.
J’ai passé plusieurs heures dans la journée d’hier à prendre soin des hostas que m’a donnés tonton. J’étais accroupie et je les bichonnais avec de la bonne terre et je les couvrais de paillis et je taillais autour les herbes trop hautes. Ils prennent du mieux depuis que je les ai plantés en juillet dernier et cela me réconfortait. J’ai toujours peur que mes plantes soient malheureuses. J’ai toujours peur qu’elles ne soient pas d’accord avec moi quant à la place que j’ai choisie pour elles. Au bout d’un moment, ma brouette s’est trouvée pleine d’herbes et de feuilles sèches que je suis allée vider dans le bac de compostage. Pour ça, je dois monter la butte du terrain devant la maison et marcher sur le plat, couvert de petits graviers gris, jusqu’au bac. J’arrivais au bac lorsque les mots se sont manifestés dans ma personne. J’étais traversée par le sentiment dérangeant qui me taraude depuis quelques semaines et tout d’un coup je me suis adressée à François, lui disant à peu près :
– Si tu savais comme ce n’est plus comme avant !
Je faisais référence, bien sûr, non à l’ensemble de ma vie qui n’est plus du tout comme avant, du temps qu’il était vivant, que j’habitais à Montréal et que je travaillais à l’université. Je faisais référence à cet aspect précis de ma vie qui me taraude en ce moment.
Toute surprise de m’être adressée à lui, je me suis rappelé qu’habituellement, quand on parle aux morts, c’est pour leur demander quelque chose.
– Suis-je sur le point de lui demander quelque chose ?, me suis-je demandé avec une certaine appréhension.
– Non, me suis-je immédiatement répondu.
Je m’adressais à lui gratuitement, sans rien attendre en retour.
Il n’empêche que j’ai senti une douce connexion de velours m’habiter une seconde et, rassérénée, je suis retournée à mes hostas.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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Une réponse à Jour 1 010

  1. Jacques Richer dit :

    🙂

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