Jour 1 024

Drapeau acadien à La Grave.

Drapeau acadien à La Grave et scène de la vie quotidienne, un homme à l’avant, un à l’arrière.

C’est difficile. Je me fais rattraper par le présent, ou par le passé récent, de telle sorte que l’expédition kayakienne devient de plus en plus ancienne et moins précise dans mon cerveau. C’est difficile aussi parce que je n’ai pas encore retrouvé un horaire de vie régulier qui me permet de me concentrer sur mes écritures.
Nous avons pagayé quatre kilomètres à l’aller, et autant au retour en ayant le vent de face. Nous avons emprunté des grottes formées par la rudesse des vagues qui érodent les falaises. Nous avons avancé dans les passages étroits des grottes en nous appuyant de nos mains sur les parois. Nous étions excités et je reconnaissais, parmi tous, les rires d’Emma et de Norie.
Le hasard a voulu que nous soyons souvent, mon mari et moi, à proximité du guide. Il pagayait seul dans son kayak et se battait par moments avec la jupette qui s’enlevait dès lors qu’il la replaçait autour de son tronc. Se battant avec la jupette, il nous donnait des informations historiques et géologiques intéressantes. Le sol rouge, par exemple, est formé à 99% de quartz et est complété par 1% d’oxyde de fer qui lui confère sa couleur rouge. Le gentilé n’est pas le même, nous a-t-il aussi expliqué, selon le sexe. On dit des Madelinots, mais le féminin est Madeliniennes. Pour des raisons évidentes.
Au retour, nous avons délaissé notre guide pour mieux lutter contre le vent. J’avais de plus en plus chaud, et les bras de plus en plus mous. Le soleil rouge à l’horizon était sur le point de disparaître lorsque nous avons atteint la dernière pointe de terre autour de laquelle le guide –un autre car ils étaient trois– nous a demandé de nous arrêter, pour observer la tombée du jour pendant quelques secondes. Le guide érudit a eu le temps de nous rejoindre, accompagnant le kayak qui avait pris le plus de retard et dans lequel se trouvaient mère et fille qui chantaient, à deux voix, En allant par la Lorraine avec mes sabots…
Se frayant une place parmi nous, le guide érudit a cité quelques strophes d’un poète qui rendent hommage à la beauté des mers. Et quelques pensées de Hubert Reeves par rapport à l’avenir menacé de la planète. Il ne nous restait alors que quelques coups de pagaie pour atteindre la plage et quitter nos embarcations. La plupart des gens ont pagayé vite tandis que Denauzier et moi nous sommes laissés porter. J’ai même arrêté de pagayer pour mettre ma main dans l’eau que j’ai trouvé chaude. C’est ce qui fait que nous sommes les derniers à avoir mis pied à terre. La noirceur complète s’était installée. Une grosse vague a atteint le rivage au moment où je me battais avec ma jupette et tentais de sortir du kayak. Notre sac de vêtements secs traînait un peu plus loin. Je suis allée le chercher. Mon mari s’était fait mouiller autant que moi par la même grosse vague. Alors, avec le plus grand naturel, sans toutefois lambiner plus que nécessaire, nous avons enlevé nos vêtements, pour nous retrouver nus, ni vu ni connu, et nous avons revêtu nos tenues sèches. Les gens, maintenant, s’embrassaient, se serraient la main, se souhaitaient une bonne continuation dans leurs projets.
Les guides, alors, ont éclairé les lieux pour ramasser tout le bataclan des kayaks et des vestes. Pour ce faire, ils ont ouvert grandes les quatre portières de leur fourgonnette qui s’est mise à transmettre aussitôt, très fort, une musique cajun dont j’allais apprendre quelques jours plus tard qu’elle était interprétée par un groupe de jeunes montréalais, le Winston Band. Au moment où la musique s’est répandue autour de nous, je me suis sentie, pendant quelques secondes, au paradis. Je me suis sentie imprégnée d’un bien-être indescriptible. Les mots me manquent et mon vocabulaire est trop limité pour tenter ne serait-ce qu’approximativement de décrire cet état extraordinaire et extatique qui est venu me visiter.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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