Jour 1 066

Emmanuelle assistait récemment à un événement protocolaire où tout était réglé au quart de tour. Elle devait se lever à un moment précis, accompagnée d’une dame âgée, pour aller jouer elle de la flûte, la dame du piano. Elles interprétaient un extrait d’une sonate de Scarlatti en intermède musical entre deux changements de décor d’une pièce de théâtre. Mais pour l’heure, la pièce se déroulait et tout le monde écoutait. La dame cependant  dérangeait Emma car elle lui demandait à tout bout de champ :
– Est-ce maintenant qu’on doit y aller ?
– Non, a répondu Emma en chuchotant. Je vais vous faire signe quand ce sera notre tour.
– D’accord. Merci !
Puis, deux minutes plus tard, peut-être même moins, la dame encore :
– C’est à nous ? On y va ?
– Non, il faut attendre que l’homme ait quitté la scène, et même quand il aura quitté ce ne sera pas tout de suite à nous.
– Ah bon ! Vous êtes sûre ?
– Oui ! a chuchoté Emma, un peu plus fort.
– Chut ! ont fait deux personnes assises derrière elles qui ne voulaient rien rater des dialogues.
– Comment ça, chut !?, a répliqué la dame âgée, en se tournant vers la rangée arrière.
– Attention ! ce sera bientôt à nous !, a alors dit Emma, même si ce n’était pas vrai, à la seule fin de détourner l’attention de la dame qui semblait vouloir passer un savon aux invités qui avaient demandé le silence.
La dame pianiste s’est aussitôt levée, comme actionnée par un ressort, et Emma a dû la retenir par le bras.
– J’ai dit « bientôt » à nous, a précisé Emma, je n’ai pas dit « tout de suite » à nous !
La dame, heureusement, s’est rassise sans critiquer et a dès lors attendu le signal de ma fille en silence.
Quand ce fut leur tour, elles sont allées sur scène et ont joué leur intermède musical. Cela s’est bien passé, sauf que dans le son d’Emma à la flûte il y avait trop d’air. Ça arrive quand il fait très chaud –or c’était une journée caniculaire. Emma était déçue que la note finale de sa mélodie n’ait pas été, comme elle aurait dû l’être, appuyée, longue et filée. Elle n’a pas eu le temps d’être déçue bien longtemps parce que la dame, plutôt que de retourner s’asseoir à sa place, en première rangée, est allée s’asseoir sur une chaise qui faisait partie du nouveau décor et sur laquelle, dans les prochaines minutes, il était prévu qu’un acteur aille s’asseoir !
– Mince !, s’est dit Emma, intérieurement.
La responsable de l’événement était dans tous ses états et son visage trahissait une vive irritation. Emma n’a pas su si elle devait aller chercher la pianiste ou espérer qu’elle revienne d’elle-même. Finalement, le nouvel acte de la pièce a débuté avec la pianiste assise sur la chaise. L’acteur est entré sur scène, il a traversé l’espace en quelques pas, avant d’aller s’asseoir là où il ne le pouvait plus. Il a fait comme si de rien n’était, il s’est tenu debout à côté de la dame assise. Emma pense que la pianiste s’est rendu compte de sa bévue. Elle a posé ses lunettes sur son nez et a semblé s’intéresser à sa partition, en tournant les pages sans faire de bruit. Puis, dès qu’elle l’a pu, elle a quitté la scène pour rejoindre Emma.
– Vous avez bien fait ça !, a chuchoté ma fille pour taquiner la dame, qui a semblé rassurée.
Elle a peut-être pensé qu’Emma s’était laissée berner en croyant que sa présence sur scène était planifiée !

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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