Zébra – 2013

J’ai revu Zébra par la suite à plusieurs partouzes. J’arrivais au bras de mon dompteur qui pouvait, à l’époque, faire ce qu’il voulait de moi. Il affectionnait les jeux extrêmes. J’imagine qu’il trouvait que j’y réagissais bien. Par exemple, il me faisait participer à cinq partouzes de suite, me soumettant à un taux d’épuisement inquiétant, pour m’en sevrer ensuite pendant un mois. Aucun attouchement physique avec quiconque ne m’était permis pendant ce mois, mais j’assistais bien entendu aux ébats langoureux qu’il organisait avec l’une et l’autre. Pour exacerber mes tensions, il ramenait régulièrement la même proie, une blonde aux formes généreuses et aux cris nasillards, qui m’insupportait autant qu’elle me transperçait le cœur de jalousie.
– Il ne peut quand même pas avoir du plaisir avec «ça» ?, me demandais-je tout le temps que duraient leurs frétillements.
J’étais assise bien droite sur une chaise, à moins d’un mètre du lit, en mesure de bouger, de me lever, de les agresser, mais je ne l’aurais jamais fait. D’un regard, le maître m’avait fait comprendre qu’il me voulait assise là, docile, passive. Alors, je lui obéissais. D
ès les premières secondes de leur rapprochement religieux, tellement il était silencieux, un rapprochement dans le recueillement, je mouillais les trois paires de culottes qu’il m’avait fait enfiler.
Il arrivait dans la pièce où j’étais, les culottes à la main, et je savais dès lors ce qui m’attendait : une femme allait s’offrir et jouir sous mes yeux, qu’il allait prendre et reprendre sans en perdre l’appétit un instant. Je savais que j’allais baver de les voir ainsi soudés, s’alimentant, se gavant, la femelle geignant, pendant que mon régime anorexique m’affaiblissait jusqu’à m’effondrer. Je savais que je passais mes journées à prier le ciel qu’il me soit possible, encore longtemps, de vivre 
mon amour dans une telle déraison. Je vivais heureuse dans ma prison, sans barreau, sans objet de contention, entièrement soumise à ma passion.
– Mets celle-ci en premier, déclarait mon dompteur.
Je l’enfilais sur-le-champ, vibrante, les mains tremblantes, sur le bord de la crise de nerfs quand 
mes talons s’accrochaient dedans. Il vérifiait que la culotte couvrait bien les fesses, il passait sa main sur le stretch comme on ajuste la couche du bébé. S’intéressant à la bande élastique à la taille, il l’attirait vers lui, le doigt en forme de crochet, et la faisait rebondir sur mon ventre. Il faisait ça de manière machinale, comme s’il n’y pensait pas. Cela me chagrinait et m’exaspérait à la fois. Comment pouvait-il se consacrer à un préliminaire sans y être concentré à 100 % ? Il me tendait ensuite la deuxième culotte, toujours trop petite et de modèle bikini, pour qu’elle enserre, bien à la vue, mes grosses lèvres de femelle professionnelle. Une fois qu’elle était bien ajustée par ses soins, deux boudins se dessinaient, séparés d’une raie, dont il se moquait.
– Y’a du vécu là-dedans, sifflait-il en glissant le doigt dans la raie et en pinçant l’épaisseur des lèvres entre le pouce et l’index. Hum… tu es déjà mouillée, ajoutait-il en portant 
l’index à sa bouche, pour vérifier, de fois en fois, que ma glaire n’avait changé ni de saveur ni d’odeur. Enfile ça, me disait-il enfin.
C’était une culotte niaiseuse, la troisième, de forme indéfinie, de couleur fadasse, rose pêche comme un beige qui a mal vieilli, ou, pire, d’un blanc qui a tiré au gris. Il la choisissait parce qu’elle allait avec le reste, je veux dire avec mes seins flasques qu’il me faisait exhiber en risée, comparativement aux boules fermes et bien galbées de la blondasse.
Plantée là sur ma chaise, immobile, impassible, muette comme une carpe ou comme une girafe, je jouissais autant qu’eux, d’orgasmes réels et nombreux.
En procédant ainsi par le manque, mon entraîneur s’assurait que j’arrivais aux partouzes suivantes plus cannibale que jamais. Cannibale en soi, quand on se meurt d’envie d’assouvir un désir, c’est ultra satisfaisant. Cannibale comme le chien, maigre à l’os, auquel on lance enfin de la viande rouge et saignante, c’est exaltant. Mais cannibale en respectant en plus, et à la lettre, les exigences d’obéissance du maître décideur, c’est miraculeux. Je ne sais quelle femme je serais devenue, n’avoir pas vécu, cent fois plutôt qu’une, cet abandon extatique, ce saut dans les airs sans filet, cette foi aveugle en l’homme qui me dirigeait.
Zébra ne semblait être la propriété d’aucun dompteur en particulier. Elle circulait, anormalement libre dans cette faune, à croire qu’elle bénéficiait d’un statut qui n’était réservé qu’à elle. Quand elle me voyait, elle faisait comme si de rien n’était. Elle m’avait merveilleusement enconnée quelque deux ans plus tôt, à tel point que les mâles nous avaient applaudies, elle ne pouvait pas l’avoir oublié. Elle m’évitait, et ne semblait éviter personne d’autre.
– Tu ne perds rien pour attendre, me suis-je entendu dire, un soir qu’elle était là toute proche, à portée de main. Au moment où j’allais lui adresser quelques mots et lui caresser l’épaule, elle avait accroché la première venue et s’était mise à la frencher en me regardant comme si je lui inspirais le pire dégoût.
– Tu ne perds rien pour attendre, m’étais-je aussitôt répété.
Ça faisait un bon moment que je fréquentais les mêmes soirées sexuelles qu’elle. Très vite, j’étais devenue incapable de m’en passer. Incapable de m’en passer par appétit sexuel personnel, mais aussi sous l’effet d’une dépendance aux traitements. Il suffisait en effet d’avoir porté en soi, ne serait-ce qu’une ou deux fois, les pellicules lubrifiées des mâles dans lesquelles ils avaient déchargé, que c’en était fait, nous devenions des femelles en manque. J’adorais ça. J’adorais la tension insupportable, mi-orgasme mi-supplice, qui m’habitait tout entière, qui pouvait me transir jusqu’à m’empêcher de bouger. En milieu vaginal, ces pellicules déclenchaient une réaction dont les premières sensations se manifestaient à l’entrecuisse. Des échauffements nous y pétrissaient les chairs, qui faisaient s’entrechoquer les cellules du corps en une manière de lent réveil. Lors de certaines partouzes, on voyait des femelles junior se tapoter des deux mains les zones d’échauffement, assez brutalement, tellement elles ne s’appartenaient plus. Des ondes ensuite se mettaient en branle, sourdes et hypocrites, elles partaient de l’entrecuisse et envahissaient l’utérus, nous rendant ahuries au fur et à mesure qu’elles augmentaient en amplitude. L’excitation suprême provenait du fait qu’on ne savait jamais si l’onde suivante allait nous transporter, nous faire monter l’orgasme jusque dans le gosier, ou alors si elle allait nous transpercer.
Quand on voyait, en fin de soirée, des femelles avachies, le regard hagard, assises où elles pouvaient, plus inertes que des pierres, c’est qu’elles avaient mal géré la quantité de pellicules enfoncées. Mécontents, les mâles les tiraient des mains et des bras qui voulaient s’en aller, dans une impatience, une nervosité, qu’ils ne s’efforçaient pas de dissimuler. Je savais que mon maître n’aurait pas accepté que je m’écrase ainsi sans me contrôler, alors je ne l’ai jamais fait.
Les mâles eux-mêmes venaient nous ensemencer avec leurs pellicules résiduelles. Certains, plus habitués et peu scrupuleux quant à la manière, et parce qu’ils avaient débandé pour avoir trop éjaculé, se contentaient de nous les fourrer dans le vagin par un ou deux mouvements de godemiché. Ils arrivaient, nous écartaient les lèvres, enfonçaient le machin et repartaient.
Des godemichés, il en traînait partout et de plusieurs sortes. Les plus courants étaient les modèles manuels, que l’on se rentre en soi ou en l’autre, dans un orifice ou un autre, tout simplement de la main. Des modèles fixes étaient aussi disponibles et très prisés. Ils s’attachaient à la taille des femelles. Elles pouvaient les garder toute la soirée si elles le voulaient. Elles s’exposaient bien entendu, ces fois-là, à se faire pénétrer par l’arrière. Mais, pas folles, elles avaient l’avantage de pénétrer quelqu’un d’autre par l’avant en même temps.
Il fallait nous voir déambuler, femelles aux godemichés, femelles aux grosses lèvres irritées qui avions de la misère à marcher, femelles inertes suffocant de jouissance qui, elles, ne déambulaient plus. Hiver comme été, ces partouzes nous trouvaient nues, ou couvertes parfois d’un voile de tulle ridicule qui couvrait la zone du godemiché.
Lorsque la récolte avait été bonne, je pouvais porter une bonne trentaine de pellicules. J’avais tellement peur d’en perdre une que je marchais en serrant les lèvres au maximum. Cela me donnait une démarche de canard boiteux. Nous étions, d’ailleurs, plusieurs canards boiteux à quitter ces soirées dans la hâte de nous languir de jouir tranquilles.
Le soir que Zébra ne perdit rien pour attendre fut en ce qui me concerne un soir de récolte inespérée. Il faut croire que je m’étais trouvée, sans le vouloir, à proximité d’une talle de mâles pressés de se décongestionner. Nous étions en août, il faisait terriblement chaud. La partouze avait lieu à Hudson, dans une maison qui avait été cossue. Les participants s’en donnaient à cœur joie dehors comme dedans, mais surtout dehors, sur la vaste galerie qui ceinturait les murs de la propriété. Je n’allais pas pouvoir continuer de m’amuser si d’autres pellicules devaient s’accumuler. Je sentais déjà se réveiller, un peu plus bas que le nombril, un magma de liquides chauds prêts à bouillonner. Pour avoir la paix, je suis retournée à l’intérieur de la maison, non sans en informer mon dompteur. Il évacuait les tensions que lui avait infligées la chaleur électrique des derniers jours dans un vagin qui semblait plus étroit que le mien.
– Ouille, aille, faisait la belle. Une junior, évidemment.
Zébra devait être distraite par quelque chose. Elle ne m’a pas entendue approcher. Je portais un godemiché fixé à la taille, mes talons me donnaient juste la bonne hauteur par rapport à son orifice anal. J’ai visé en plein dedans. Me faisant dos, elle levait le bras pour boire de l’eau. Elle en a échappé le verre. En faisant entendre un râle comme j’en exprime rarement, je considère que je l’ai violée. On a beau ne rien sentir du godemiché en tant que tel, j’ai su, et cela m’a fait produire beaucoup de jus, que je m’y étais prise comme il faut. Elle est devenue molle comme un bout de chiffon. Je l’ai plaquée au mur et à nouveau enfoncée. Je ne m’appartenais plus. Son bassin rebondissait. On commençait à entendre une battue régulière, ploc, ploc, ploc, à chaque fois qu’elle touchait le mur du haut du corps, qu’elle me revenait par rebondissement et qu’elle retournait sur le mur. Autant je geignais et criais, à chaque effort que je faisais, autant elle réprimait le moindre son. Elle gardait tout en dedans.
Un attroupement s’est formé qui nous encourageait à continuer. Je transpirais, je lubrifiais, mon pouls s’accélérait, mon corps entier se collait au sien. Son corps à elle, tout aussi mouillé, encore plus transporté de jouissance que le mien, et sans que je voie rien arriver, tout d’un coup, a capitulé. Elle tenait encore debout parce que je l’enlaçais. Incapable d’évaluer si une caresse allait la réconforter ou l’enrager, je ne bougeais pas, j’attendais. C’est alors qu’elle s’est mise à bouger de la croupe pour que je la remplisse plus creux. Des mâles, dans l’attroupement, la queue leur durcissant, ont sifflé pour l’encourager à poursuivre ses rotations du bassin. Elle s’est appuyée des mains au mur, les bras tendus. Elle a continué de me diriger pour que je la remplisse excessivement. Elle ponctuait maintenant mes mouvements de Ah !, de Oh !, de Encore ! Quand elle disait Encore !, il me semblait qu’elle roulait ses r. Je ne l’avais jamais remarqué, mais il faut dire que nous nous étions jusqu’à ce jour davantage tripotées que parlé.
Concentrée sur ses r roulés ou pas roulés, et sur ma technique d’enfoncement, je n’ai pas vu sa transformation arriver. Quand je me suis rendu compte qu’elle pleurait, son torse était déjà secoué de hoquets. Interdite, je me suis plaquée sur elle. Je me suis entendue dire, bredouillante, bouleversée et la voix tremblante, comme si j’avais affaire à une fillette aux prises avec une peur trop grande :
– C’est fini, c’est fini, je suis là, c’est fini mon chat. Ça ne va pas recommencer. Je suis là, je suis là pour toi.
Je lui ai caressé les cheveux un bon moment, sans que l’on desserre notre étreinte. J’ai passé de longues minutes à embrasser sa nuque. Je lui disais maintenant que je l’aimais. Ses hoquets, peu à peu, s’espaçaient.
Ce soir-là, le système de dévotion que j’avais construit autour du maître, et qui prenait toute la place dans ma vie, a vu apparaître sa première craquelure.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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2 Responses to Zébra – 2013

  1. Avatar de Badouz Badouz dit :

    Je suis d’accord, ce n’est pas forcément érotique, c’est peut-être davantage pornographique, mais ce n’est pas tellement la catégorie littéraire qui me préoccupe que la manière dont c’est écrit, que j’aime.

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  2. Avatar de Badouz Badouz dit :

    Fantasme, avec un f.

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