Jour 1 781

Voici comment. En travaillant sur une toile, tranquille à la maison, mes pensées se sont enchaînées et, ainsi portée par elles, sans m’en rendre compte, j’ai produit une œuvre magnifique.
J’appliquais des taches à la spatule. Pour me débarrasser de restants de couleurs qui traînent depuis trop longtemps dans mon frigo, je finis tôt ou tard par les étendre n’importe comment sur une toile déjà entamée, et ratée. Tout d’un coup, Paris est venu à mon esprit. Par la réminiscence d’une photo que j’ai prise pendant mes récentes vacances de Noël, dans les environs de la gare St-Lazare, j’ai voulu reproduire sur la toile un effet similaire au souvenir visuel que j’ai conservé de ce lieu. On y voit des dizaines de motos, collées les unes sur les autres. Je ne voulais pas accumuler des roues et des pots d’échappement sur la toile, sachant que ce ne serait pas assez ressemblant. Elles attendent leur propriétaire, les motos. Parti acheter quelque dernier cadeau à la FNAC-St-Lazare, un d’entre eux n’était pas sitôt entré qu’il en ressortait. Des piétons traversent la rue, dont l’homme à la moto. Des publicités de grand format bloquent la vue, des lumières clignotent aux commerces. Des affiches tapissent la colonne Morris toute proche. Les autos pullulent. Bien entendu, comme il n’y a pas un pouce carré d’espace libre, dans ce décor coloré à souhait, on dirait un kaléidoscope, j’ai eu tôt fait de perdre de vue le conducteur sitôt entré que sorti.
– C’est en plein mon style, s’est dit mon esprit, en faisant référence à mon manque d’attention, et au fait que je venais de perdre de vue l’homme qui aurait pu m’inspirer une toile, ou un roman.
Quand je déambule dans le calme et chic quartier de Passy, où tout est magistralement gris, on ne voit ni motos, ni motards. Rien pour me distraire mais, en contrepartie, rien pour m’inciter à m’éclater, artistiquement parlant.
Déjà téléportée à Passy, me voilà, dans ma cuisine, toujours peignant. Devant un bel édifice sur lequel il est écrit que Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault ont vécu plus de quarante ans, je me suis arrêtée. Vivre longuement. Auprès du même compagnon aimé. Sans déménager, stable, bien fixée, je regardais la plaque commémorative, consciente qu’il me restait peut-être un dernier petit trente ans de vie. Pour reproduire le même exploit que celui de Madeleine et de Jean-Louis, il me tardait de retrouver Clovis, mon regard lorgnant alors de gauche à droite, comme s’il allait apparaître pour m’assurer de son engagement. La porte en bois massif, qui dégageait une fraîche odeur de cire citronnée, s’est ouverte à mon esprit, dans le sens que j’ai imaginé qu’elle s’ouvrait. Elle s’est dit, la porte, par le procédé littéraire de la personnification qui consiste à donner vie à des objets inanimés, qu’à eux seuls les gens de l’immeuble constituaient. Constituaient quoi ?
– Un microcosme unique, me répondit un homme qui voulait entrer dans l’immeuble et qui pouvait lire dans la pensée des objets inanimés.
– Comment ça se fait ? Qu’ai-je pensé de disperser mes alphas ?, me suis-je demandé, dehors, sur le boulevard dont je ne me rappelle plus le nom, ré-entendant le mot microcosme dans ma tête et déplorant n’avoir pensé à les toutes entasser. Ici, j’aurais peut-être écrit un roman !, ai-je déploré, faisant référence non au trottoir où j’étais toujours, mais à l’immeuble gris, stable et bien fixé.
– Seigneur ! Que je ne suis pas douée !, s’est désolé mon esprit en moi-même. Pendant que mon corps se précipitait vers un linge humide, pour enlever une tache qui ne me plaisait pas, Clovis s’est glissé dans la cuisine sans que je ne m’en aperçoive.
– Il n’est peut-être pas…, commença Clovis.
– Trop tard !, ai-je ajouté cette fois-là tout fort, ne perdant jamais de vue qu’une première tache indésirée en appelle une autre que je voyais tomber sur le plancher.
Depuis deux ans, et le nombre d’années qu’il me reste à écrire s’élevant à huit, j’accumule les gaffes comme si j’étais peut-être trop mentalement sollicitée.
– Tu ne veux quand même pas faire ressusciter la tache ?, m’a demandé Clovis de sa belle voix grave, déjà accroupi pour frotter mon dégât et voyant s’ajouter une deuxième flaque de couleur à la première qui semblait m’observer, la maudite tache, depuis un moment à mon insu.
J’ai crié tellement fort. Parce qu’accroupi à la hauteur de mes chevilles, Clovis m’a mordu le dessus du pied que le voisin du rez-de-chaussée, inquiet, a téléphoné.
Voilà comment, dans cet amas de pensées confuses et désorganisées, j’ai produit une œuvre magnifique.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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