Jour 1 780

Trois de mes toiles me plaisent sur celles que j’ai créées en huit ans. Elles se sont composées d’elles-mêmes, sans que je m’en rende compte.
Pour l’une d’elles, par exemple, je voulais tracer une rosace, qui est devenue bouquet de fleurs, qui est devenu casque de guerre surdimensionné porté sur un gracile profil féminin dont les lignes sont dégoulinantes. J’en ai déjà parlé, si on peut dire ça d’un texte écrit, mais je suis trop paresseuse, ces derniers temps, pour essayer d’en trouver le numéro. Pour une autre de ces trois toiles, je n’étais pas capable de dire, au moment où je peignais, si elle deviendrait figurative ou abstraite. Or, tout d’un coup, passant du sens paysage dans lequel je travaillais au sens portrait, j’ai réalisé que la toile était finie, le visage défiguré qui y apparaissait ne demandait aucune retouche. La troisième toile est celle, récente, du cheval portant cou de girafe et queue de colley.
Trois toiles. Je n’ai pas jeté les autres pour autant. Elles ornent les murs de la maison à Montréal et ceux de la maison de campagne. Quand je passe devant, je me dis qu’il serait temps que j’en crée de nouvelles pour les remplacer, tout en sachant qu’elles ne seraient pas forcément plus abouties. Assez cruellement, d’ailleurs, cette semaine au téléphone, mon ami Yvon m’a dit qu’entre l’écriture et la peinture, je devrais m’en tenir à la première. Bof. Je trouve que mon écriture n’est pas meilleure que ma peinture, finalement, mais il est vrai qu’elle me vient plus rapidement.
Le grand mérite de ce double exercice est celui de la rigueur, de la discipline, de la recherche constante, bien que je ne trouve rien, de la tentative jamais abdiquée d’essayer de faire mieux.
Je sais aussi, nonobstant ce qui précède, que les années passant, je pourrai jeter un regard un peu critique sur mes activités de peinture et d’écriture et trouver, sait-on jamais, qu’il y a dans le tas de jolies trouvailles, de brefs moments émouvants, de fines lignes aux mouvements uniques qui vont toucher mon cœur. Mais ce ne sera toujours qu’une infime partie par rapport à l’ensemble.
Je pourrais obtenir le même résultat –tenter de m’améliorer en tant qu’être humain– en faisant comme ma sœur qui, elle, lit beaucoup. Je ne ferais pas tant l’action de créer, à ce moment-là, je m’imprégnerais davantage de la création d’un autre, homme ou femme auteur. Quoique, pour donner vie à ce que nous livre l’auteur dans son livre, il faut s’approprier sous forme de création individuelle, en fonction de son propre univers mental, ce qui est sorti de l’univers mental d’un autre. Alors, à la limite, quand on lit on crée autant que celui qui écrit.
Tout cela pour en venir en ceci : sachant que je vais recevoir dans les prochaines semaines une intervention chirurgicale qui limitera peut-être par la suite mes déplacements, Clovis a proposé que l’on parte tous les deux à Dubaï.
– Ou une autre destination !, s’est-il empressé d’ajouter voyant que mon visage ne s’éclairait pas tant que ça.
Je l’ai bien regardé, j’ai bu une gorgée de vin blanc, je l’ai promené dans ma bouche comme je le fais si souvent en gonflant les joues –ça énerve tantine à chaque fois !–, et, sûre de moi, j’ai répondu que cela ne me tentait pas pantoute. Après, les mots me sont sortis tout seuls de la bouche, sans que je les sente arriver :
– J’aimerais mieux faire un coq, ai-je répondu, surprise moi-même, réellement, de parler d’un coq, dans le sens d’un coq à l’acrylique, ou peut-être au pastel auquel je voudrais me remettre depuis quelque temps.
– Ah ! tant mieux mon chou !, s’est exclamé Clovis qui ne se surprend plus de mes  réponses étranges, je n’avais pas d’argent pour Dubaï !

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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