Jour 1 863

Au terme de cet échange philosophique, spirituel et biblique avec ma sœur, je suis rentrée chez moi, marchant lentement et digérant ma quiche, avec l’intention, en arrivant, de téléphoner à Xena. Je connais son numéro de téléphone par cœur puisqu’elle habite chez Zoé. J’ai moi-même habité chez Zoé, du temps que j’étais célibataire, avant même l’existence de Zoé. Quand j’ai déménagé pour aller vivre avec le père d’Emma, avant donc la naissance d’Emma qui est arrivée trois ans plus tard, j’ai laissé à Zoé ma ligne téléphonique et mon numéro de téléphone pour une raison technique qu’il serait trop long d’expliquer. Donc, j’arrive chez moi et, assez rapidement, je compose le numéro. Avoir eu un cellulaire, j’aurais pu, c’est vrai, parler en marchant. Zoé répond et m’informe que Xena est sous la douche. J’en profite pour lui demander comment s’est terminée la journée des chutes Dorwin car si je me rappelle bien, lui dis-je au téléphone, on ne s’est pas parlé depuis ce temps-là.
-Ça se peut, répond Zoé, en croquant dans une carotte, ou un céléri, et en attendant que j’ajoute quelque chose pendant qu’elle mastique.
Zoé, c’est un peu moi, ai-je déjà précisé, du temps que j’habitais rue Garnier. J’accepte ses sapements sans critiquer puisque j’ai moi-même sapé aux oreilles des autres et que je sape encore. Tout en les acceptant, et revenant aux propos d’ascèse que je venais d’avoir avec ma sœur, je me suis fait la réflexion que c’est chiant de ne pas lancer de pierre sous prétexte que j’en ai lancé en masse dans ma vie.
Xena a fini par arriver, en trempant le plancher d’après ce que j’ai compris des remarques de Zoé, son aînée. Mais même si elle était cadette, Zoé est ainsi faite qu’elle aurait tendance à critiquer.
– Ça va, Xena ?, c’est moi.
– Qui moi ?
– Lynda, euh… Lyncha.
– Comment allez-vous ?, me demande-t-elle.
Je ne m’attendais pas à être vouvoyée.
– Est-ce qu’on pourrait se tutoyer ?
– Bien sûr, répond-elle, qu’est-ce que je peux faire pour toi ? Te prêter mon K-way ?, ajoute-t-elle en manière de clin d’œil pour me faire comprendre qu’elle se rappelle qui je suis.
– Je me demandais, comme tu viens d’arriver au Québec et que tu n’es pas hyper occupée par un travail de 9h à 17h (je l’ai fait exprès de ne pas dire, à l’américaine, de 9h à 5h), si tu accepterais de t’occuper de ma mère, des fois de temps en temps. Elle s’ennuie terriblement.
Silence de la beauté grecque. Alors je poursuis :
– Elle est en résidence depuis quelques mois, avec d’autres personnes âgées, mais c’est elle la plus jeune, sa voisine de chambre a 95 ans. Une petite balade en voiture, une visite d’une demi-heure, une visite un peu plus longue pendant laquelle tu lui vernirais les ongles, tout lui ferait plaisir. Elle est très douce de sa voix et de ses manières, elle a de grands yeux bruns et un peu de difficulté, je dois le dire, à marcher sans s’essouffler.
Toujours silence, alors je continue à patiner.
Tu pourrais utiliser ma petite Sonique pour tes déplacements. Elle n’a pas encore un an, je l’ai achetée en mai dernier. Est-ce que tu maîtrises la conduite manuelle ?
Je me suis dit que ma question très concrète, qui appelle un oui ou un non sans avoir à réfléchir trois heures, me permettrait de vérifier si elle m’écoute toujours.
– Est-ce que c’est loin ? demande Xena. Je pose la question parce que je n’ai pas le sens de l’orientation, évidemment je ne connais pas la région et je ne voudrais pas me perdre, votre mère m’attendrait pour rien. Euh, je veux dire ta mère.
– Wow ! C’est vrai ? Tu acceptes ? Ce n’est pas loin, moins d’une heure en auto, et c’est beau, la propriété est construite sur une pinède.
– Une quoi ?
Xena parle bien français mais ne connait pas ce genre de mot qu’on n’utilise pas souvent.
– La propriété est entourée de grands pins, le terrain longe une rivière, maman dit que la nourriture n’est pas mangeable… et ma voiture est blanche !, ai-je ajouté, juste pour le fun.
– Le monde à l’envers, s’est dit Xena en raccrochant, c’est elle l’auteure et c’est moi qui décide.
Depuis qu’elle foule le sol d’un nouveau pays, elle n’en est plus à un étonnement près. Alors, sans se formaliser plus qu’il faut du manque d’assurance de l’auteure, Xena est retournée à la salle de bains. Et la promenade en Sonique, c’est déjà pour demain.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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4 Responses to Jour 1 863

  1. Avatar de Jacques Richer Jacques Richer dit :

    Bonsoir, chère auteure de mes contes des mille-et-une nuits.
    Il me semble qu’on distingue bien une carotte croquée d’un céleri croqué. Le premier son est sec; le second plus ambigu, plus flou, plus long, plus complexe (on brise beaucoup de fibres à chaque morsure). Quand on croque dans une carotte, on a forcément la bouche un peu ouverte, et la caverne qu’elle forme amplifie le son par résonance, produisant un son enrichi d’un d’écho rapide, un peu « creux », la plupart du temps. Il me semble que pour un céleri, c’est différent. Tout ça pour dire qu’il me semble que tu aurais dû pouvoir identifier le légume à son son. Mais j’admets qu’on a généralement l’esprit concentré sur d’autres détails que ceux-là, dans ces moments-là. Et finalement, un bon jus de légumes, c’est encore plus agréable.

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