Jour 302

Latulippe

Tout le monde devrait lire cette plaquette !

Je serai brève aujourd’hui parce que je dois partir dans une heure. Nous sommes jeudi, journée tantine. Elle m’a téléphoné d’ailleurs, pas plus tard que ce matin, pour se rappeler à ma mémoire. Dans cette même heure, et ce serait plus facile si le temps pouvait s’étirer comme un élastique, je dois prendre ma douche, repasser ma robe noire et m’habiller.
Mon mari étant parti à Vancouver pour quelques jours, je me suis installée hier soir à sa place sur le canapé, qui est l’endroit le plus confortable du monde parce que le coussin accuse un certain creux qui maintient le corps en place. J’ai lu la plaquette d’Atelier 10, Pour nous libérer les rivières, du cinéaste documentaire Hugo Latulippe. C’est une espèce de plaidoyer, c’est trop doux pour être un plaidoyer en fait, je dirais que c’est une réflexion sur la nécessité de vivre l’art au quotidien.
– Enfin un livre dans lequel je vais me reconnaître, me suis-je dit en l’ouvrant.
Ça se lit en une heure. Je l’ai lu en me reconnaissant, effectivement, dans chaque ligne du texte, même si je ne crée rien qui fasse avancer la société. Je crée à la seule fin de ne pas sombrer, je pense.
L’auteur énumère plusieurs films et plusieurs livres qui ont changé sa vie, à commencer par Léolo, de Jean-Claude Lauzon, films et livres qui l’ont convaincu que le plus important, sur la terre et entre humains, c’est la beauté, c’est l’autre, c’est le partage, c’est la construction de soi dans le mouvement, dans l’innovation, dans l’invention, c’est le refus de l’immobilisme, du consumérisme, et toutes ces choses encore. Malheureusement, je ne connais pas ne serait-ce qu’un dixième des films et des livres auxquels il fait référence. Je suis une ignare, malgré mes études universitaires de troisième cycle. Je pourrais lire un livre par jour jusqu’à la fin de ma vie que ce ne serait pas assez pour rattraper tout ce temps que j’ai perdu à ne pas lire.
Je crée pour ne pas sombrer, ai-je écrit plus haut, je crée de manière très individuelle. Je suis à mille lieues de me sentir capable d’agir socialement, politiquement. Je me sens depuis toujours à rebrousse-poil de tout le monde, à rebrousse-poil de la manière qu’ont mes pairs de penser, de décoder le réel. Je vis ce rebrousse-poil en silence, il m’accompagne en toute chose, en tout temps. Exprimer par mes mots et mes actes qu’il est possible de décoder le réel différemment m’épuiserait si je m’y frottais. Je ne suis pas assez forte. J’exprime l’essence de mon être par le biais de l’écriture et de la peinture, en silence finalement !, c’est tout ce dont je suis capable.
J’y reviendrai peut-être, de manière plus approfondie et j’espère plus subtile, mon péché étant de verser rapidement dans l’absolu, dans le toujours et le jamais, dans l’énoncé général.
Pendant ce temps, bonne nouvelle : j’ai trouvé quelle chanson nous avons chantée autour de Guillaume St-Laurent, au piano, c’était il y a une semaine exactement à la soirée bénéfice. Ce matin je me suis concentrée, j’ai essayé de laisser les mots monter en moi, et ç’a marché : Tu trouveras la paix dans ton cœur, et pas ailleurs, et pas ailleurs. Renée Claude.

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Jour 303

Poisson blanc

Poisson blanc

J’ai enlevé les masses de couleur sarcelle sur le fond bourgogne (Jour 304) et adapté mes masses blanches pour qu’elles donnent forme à un poisson blanc. J’ai fait ça hier soir sur la grande table de la pièce principale, à la chaleur du foyer. Dans mon bureau, il fait nettement plus froid. Pour résoudre ce problème, j’ai proposé à mon mari d’abattre la cloison qui sépare mon bureau de la grande pièce, mais proposé seulement car si jamais on se lance là-dedans il s’agira d’un chantier majeur.
– Tu pourrais mettre du chauffage électrique, me dit Denauzier à chaque fois que je me plains d’y avoir froid.
– Hum…, je m’inquiéterais pour mes plantes qui sont situées sur le bord de la fenêtre, juste au-dessus de la plinthe.
Je ne pense pas me plaindre tant que ça, en fait. J’avoue cependant qu’il m’arrive de mettre mes mains sous les manches du t-shirt de mon mari pour les réchauffer. À ce moment-là, il découvre que je suis glacée, pendant que je me régale qu’il soit toujours chaud. Comme je le dis souvent, la vie est injuste.
J’ai donc peint hier soir sur la grande table en commençant par enlever les masses sarcelle qui couvraient le fond bourgogne. Je suis contente d’avoir appliqué ces masses parce qu’elles m’ont permis de me rendre compte qu’elles n’avaient pas d’affaire là. L’idéal, bien sûr, aurait été que je le sache déjà, que je le réalise sans passer par ces essais erreurs, par ces allers retours. En raison de la complexité du sujet multicolore, tout le monde sait, pourtant, qu’il est préférable que le fond ne soit qu’un accompagnement discret, et non une complexité supplémentaire qui donne le tournis.
M’inquiétant alors de la couleur sarcelle que je venais d’évincer de la toile et qui risquait de se sentir rejetée, de la même manière que j’imagine les plantes se plaindre d’avoir trop chaud, j’ai utilisé le mini peu qu’il restait de couleur sarcelle dans le tube pour couvrir les espaces noirs là où je le pouvais. J’écris « là où je le pouvais » car à plusieurs endroits, en effet, la toile est couverte de vernis à ongles et l’acrylique ne peut y adhérer.
En passant, ouvrant ici une parenthèse, on appelle « personnification » la figure de style qui fait d’un objet inanimé un objet animé, doté de la capacité de parler, de penser, d’avoir des sentiments.
– Que discernes-tu dans la toile quand tu ne regardes que les taches blanches ?, ai-je demandé à mon mari.
Il a quitté l’écran de son ordinateur et replacé ses lunettes pour fixer la toile que je tenais devant lui.
Quelques secondes ont passé, puis d’autres, et j’ai pensé qu’il n’avait pas entendu ma question. Au moment où je m’apprêtais à la répéter, il a répondu ceci :
– Hum… peut-être une autruche ? Dans la forme du bas… Est-ce qu’il faut que je regarde aussi la forme du haut ?
– Oui, le haut et le bas vont ensemble.
– Est-ce une plante ? Un animal qui existe ou inventé ?
– Un animal qui existe.
Mon mari n’a pas trouvé la réponse.
– Tu sais que tes projets sont compliqués ?, a-t-il dit pour justifier ne pas avoir trouvé qu’il s’agissait d’un poisson.
– Aimes-tu le résultat ?, ai-je demandé.
– Quand même.
Sur ces mots, j’ai eu l’idée de donner ce titre à ma toile, Quand même, mais je me suis retenue, c’est déjà assez compliqué comme ça.
En tout cas, et contrairement à mes autocritiques toujours tellement sévères, j’aime ce Poisson blanc.

 

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Jour 304

Voici où j’en suis de mes dossiers nombreux.
1. Tantine attend impatiemment que j’aille la visiter ce jeudi. La semaine dernière je ne l’ai pas vue car j’honorais de ma présence l’événement bénéfice qui m’a permis de profiter des compétences d’une cartomancienne. Tantine m’a demandé si, par le plus grand des hasards, je n’avais pas un flacon de dissolvant de vernis à lui apporter (Jour 311).
2. Nous avons eu du succès avec notre production de beignes. J’en ai rempli une pleine boîte de métal qui s’est vidée dans la même soirée. C’était au chalet ce week-end où nous avions une rencontre familiale. Une quinzaine de bouches, jeunes et moins jeunes ont ainsi eu l’occasion de déguster cette création maison. Je vais tenter la prochaine fois de rouler la pâte avec moins de passion pour que les beignes soient un peu plus épais. J’ai acheté un emporte-pièce, ou plutôt Denauzier, afin de remettre à Bibi celui qu’elle m’a prêté qui lui vient de notre grand-mère paternelle (Jours 308 et 307).
3. Aucun développement en lien avec ma toile couverte de lignes noires qui font penser à un labyrinthe ou à un vitrail. Le point positif de cette absence de développement est que je n’ai pas tenté de lui sauver la vie en lui ajoutant un peu plus de ceci, ou encore de cela, afin de rendre son existence acceptable. Elle se donne à vivre telle qu’elle est dans le corridor où je l’ai suspendue. Point final. Deux interprétations bien entendu sont ici possibles : cette toile a un certain intérêt –auquel je suis imperméable; cette toile n’a aucun intérêt mais je n’en ai pas honte et j’assume mon manque de talent. Je suis allée récemment dans un commerce où j’ai pu constater que les murs manquaient de vie. Je me propose d’apporter cette toile pour égayer un des murs, si le propriétaire est d’accord. Des clients, peut-être, donneront leur avis en passant devant (Jour 308).

Poisson blanc

Acrylique, pigments secs et vernis à ongles.

4. Pendant ce temps, je travaille sur la toile ci-contre. En allant en prendre la photo à l’instant pour la mettre en ligne ci-contre, je l’ai tournée dans le sens portrait. Du coup, je vois dans les masses blanches la forme d’un poisson, voire d’un requin méchant. J’y suis allée un peu fort sur le tachetage du contour, de couleur sarcelle. Je compte en estomper une partie en appliquant sur les masses sarcelle, avec mes doigts, la couleur bourgogne du fond.
5. L’hiver s’installe abruptement et m’engage dans une manière de vivre plus casanière. Je vais recommencer à devoir me botter le derrière pour aller dehors. Justement, le téléphone vient de faire office de battement au derrière. Notre ami fournisseur de mets fins m’invite à me rendre chez lui aller chercher des fromages qu’il achète à Montréal. C’est l’ami qui m’a amenée à l’événement bénéfice jeudi dernier. Comme il habite en haut d’une côte et que cela va me faire faire du cardio, j’ai répondu oui à sa proposition d’aller chercher les fromages, comme on répondrait oui à la proposition d’un séjour de deux semaines en Floride. Alors, sans plus tarder, je m’habille et j’y vais.

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Jour 305

tarot

Quelques cartes du Tarot.

Je participais jeudi soir dernier à un événement bénéfice à Montréal. Une cartomancienne était sur place qui lisait les cartes du Tarot. Je lui ai donné vingt dollars pour une consultation de cinq minutes. Ce fut mon don. J’ai d’abord pigé cinq cartes. Rapidement, elle en a mis deux de côté en me disant qu’elles étaient reliées au passé et qu’il fallait oublier, ne pas s’accrocher, lâcher prise. Elle s’est concentrée sur les trois autres cartes.
– Vous êtes une manuelle. Il y a des choses que vous faites de vos mains qui sont d’une grande importance pour vous, a-t-elle dit. Des choses comme la peinture, le jardinage ?
– Ce sont mes deux activités principales, ai-je répondu, excitée que cela commence si bien. Je jardine en été, j’essaie d’embellir la propriété, et je peins depuis une quinzaine d’années mais il n’y a rien de ce que je peins qui soit intéressant. Je barbouille en essayant vainement de surmonter mes incapacités techniques.
– J’écris aussi, me suis-je ravisée, en imitant sur la surface de la table qui me séparait de la dame le mouvement des doigts qui tapent sur un clavier. C’est encore plus important pour moi d’écrire que de peindre. Mais encore là, je ne peux pas dire que j’écris des choses intéressan
– Vous ne devez jamais cesser de vous adonner à ces choses qui vous plaisent, m’a-t-elle interrompue, elles sont vitales pour votre équilibre.
– Je vois que vous traversez une période qui ne vous satisfait pas tellement, a-t-elle enchaîné.
Je me suis rapprochée de la table, sur ces mots, impatiente de découvrir si cette période qui en est une de vacuité en effet, je trouve, allait me conduire vers un temps fort, un événement signifiant. Comme je ne disposais que de cinq minutes, je ne me suis pas lancée dans mon interprétation de ce qui me semble causer ce sentiment de vide. En gros, pour le bénéfice de mes lecteurs, je préciserai ici que ce sentiment me semble prendre naissance dans ma non-chirurgie, pour un ensemble de raisons que je ne détaillerai pas ici.
– Vous ne pouvez pas dire plus juste !, ai-je à nouveau lancé, comme s’il était essentiel que j’encourage la dame, que je lui fasse sentir qu’elle visait en plein dans le mille, pour la flatter.
– Vous êtes dans une période de transition, a-t-elle ajouté. Pendant cette période, vous avez l’impression qu’il ne se passe rien, mais vous engrangez, vous accumulez, vous vous préparez. Vous êtes un peu comme l’enfant qui passe plusieurs mois sans grandir et qui se met à pousser de dix centimètres dans le temps de le dire.
– Où va me conduire cette poussée de croissance ?, ai-je demandé, pleine d’espoir –et fière de mon sens de la répartie.
– Vous allez trouver, a-t-elle mystérieusement répondu. Pigez une autre carte, a-t-elle enchaîné, espérant peut-être tomber sur un indice qui allait assouvir ma faim.
– Je vois même de l’argent…, a-t-elle mentionné pendant que je pigeais la carte supplémentaire.
J’ai pris la carte, je l’ai tournée. C’était, j’imagine, une carte associée au gain, à la richesse, puisque la dame a conclu ainsi notre entretien :
– Vous voyez ? De l’argent vous attend qui ne saurait tarder.
Je me suis levée en remerciant la dame, et en pensant malgré moi qu’elle avait probablement vu, dans ses cartes, l’argent que venait de m’acheminer la Lufthansa, autrement dit de l’argent reçu et non à recevoir !

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Jour 306

annee-du-cochon-2019

Je suis plus précisément un cochon de terre. Une de mes qualités serait mon souci aiguisé de la ponctualité, moi qui suis tout le temps en retard !

Dès que je le peux la semaine prochaine, je vais m’attaquer à un problème important que j’endure depuis trop longtemps, celui de mes papiers mal rangés dans les chemises suspendues de mon classeur. Je vais y aller à fond : je vais sortir tout le contenu de mon classeur, l’étendre sur ma grande table, revoir les libellés de mes chemises et en profiter, s’il y a lieu, pour élaguer.
Ce problème de classement déficient prend racine dans mon manque de confiance en moi. Je suis visitée par un sentiment d’infériorité dès que je pénètre dans l’univers des chiffres. Le seul fait de réunir les documents requis pour la production de mes rapports d’impôt, par exemple, me semble être une tâche trop complexe pour mes capacités. S’ajoute à cela le jargon que je ne maîtrise pas, je confonds encore le débit et le crédit, pour ne nommer que ces deux mots-là.
Selon l’horoscope chinois, mon signe astrologique est le cochon, dont un des traits de caractère est d’être bonasse, de se faire avoir par excès de naïveté. C’est comme ça que je me sens effectivement, chair tendre qui fait saliver la dent gourmande du fournisseur, de l’entrepreneur. Au téléphone ou en personne, parlant avec l’un d’eux, je me demande, au lieu d’être attentive à ce que l’homme m’explique–parce que c’est un univers d’hommes que celui des élagages d’arbres, des conduites d’eau et d’égouts, des réfections de toiture–, si je ne suis pas en train de me faire avoir. Si je ne me suis pas mis moi-même la patte dans le piège. Ou pire, si je vais m’en rendre compte lorsque je vais la mettre, au détour de ma prochaine phrase !
À soixante ans, il n’est pas trop tard pour essayer de m’améliorer. Il va falloir tout d’abord que je commence par donner des noms qui ont de l’allure auxdites chemises du classeur. Par exemple, sur l’une d’elles j’ai marqué « Entretien maison ». Or, lorsque j’ai à ranger une facture qui a trait à la maison mais qui n’est pas de l’entretien, je ne sais déjà plus quoi faire. Je laisse la facture reposer sur une pile. La pile me fait signe que je dois m’occuper d’elle à chaque fois que je pénètre dans mon bureau. Et bien entendu je ne m’occupe pas d’elle.
Je pourrais donner des noms plus généraux à mes chemises. « Maison » serait déjà plus englobant que « Entretien maison ». Or, si la catégorie s’avère trop englobante, la chemise devient un fourre-tout et je mets dans « Maison » ce qui a trait aux électroménagers, au réservoir d’huile et à la thermopompe. Bien sûr, je pourrais créer une chemise pour chacun de nos fournisseurs. Mais certains fournisseurs ne sont sollicités qu’une fois par année, c’est le cas du remplissage de notre réservoir d’huile. Cela fait en sorte que ma chemise demeure plate comme une galette même au bout de dix ans. Qu’est-ce que j’ai contre les chemises plates comme une galette ? Je ne le sais pas.
Voilà où j’en suis ce vendredi 8 novembre. Mon ordinateur étant bombardé depuis quelque temps de messages publicitaires de tout acabit, je me rends le confier à notre réparateur et n’écrirai pas ces prochains jours.

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