Jour 84

J’ai un peu de solitude et un peu de temps, alors je m’y mets, je tente d’écrire un texte après 19 jours d’interruption –et avant que l’éditeur de WordPress ne change encore et me crée des misères, n’ai-je pu m’empêcher de penser.

Il s’est produit quelque chose d’amusant autour du thème des casse-têtes pendant cet arrêt d’écriture de presque trois semaines. Quelque chose qui nous rappelle que nous sommes tous membres d’une grande famille unique, comme je l’écrivais autrefois.

Au cours du premier confinement, une amie a mis en ligne sur Facebook une photo d’un casse-tête qu’elle venait de terminer qui reproduit quarante portes colorées. J’ai découvert je ne sais plus comment qu’un ancien confrère de classe possédait ce casse-tête. Il a offert de me le prêter. Je suis allée chez lui le chercher. Nous avons parlé. J’ai alors réalisé que la soeur de ce confrère est une bonne amie de ma soeur, les deux femmes se rencontrent régulièrement pour marcher dans les environs de l’île Vessot, un endroit où je suis allée je pense une fois et où j’aimerais retourner.

La boîte du casse-tête a traîné dans la pièce principale, à la maison, jusqu’à ce que je la cache sur la dernière tablette de ma bibliothèque, en hauteur, à l’abri de la curiosité de notre petite-fille. J’avoue qu’à chaque fois que mon regard se posait sur la boîte, je ressentais l’accablement de m’être lancée dans ce défi supplémentaire, comme si je n’en avais pas déjà assez.

En fait, quand j’ai vu la photo du casse-tête sur Facebook, en avril dernier, j’ai immédiatement pensé que j’aimerais l’assembler pour ensuite en imprimer le résultat sur un papier grand format, dans le but de tracer avec un crayon noir les contours de chacun des morceaux. Je voulais rendre compte de l’envers du processus, autrement dit, en créant l’effet morcelé à partir du résultat fini. C’est une idée fort intéressante, je trouve, mais qui nécessite des heures de préparation !
– Tu en as pour cinq ou six heures, m’avait avertie mon confrère.

Or, ma fille est venue nous visiter, Denauzier et moi, et a trouvé, qui traînaient encore dans la maison, des casse-têtes de notre petite-fille, représentant 1. La reine des neiges, 2. Des lapins de Pâques, 3. Une licorne, 4. Des cochons d’Inde. Un mot à propos de la licorne : la surface des pièces de ce casse-tête est couverte d’une peinture qui absorbe la lumière; à la noirceur, le sujet se discerne fort bien grâce à l’effet phosphorescent.

Emma, donc, a découvert les casse-têtes, les a tous faits en deux temps trois mouvements, et a déploré avoir déjà terminé de s’amuser de cette manière inusitée pour elle. Est alors arrivée maman avec la boîte de 1000 morceaux reproduisant les quarante portes. Chouchou s’y est attelée et a, encore là, passé à travers le projet en deux temps trois mouvements, moyennant ma collaboration modeste, en ceci que j’ai réussi à reconstituer les quatre côtés du cadre.

D’une chose à l’autre, nous sommes retournées chez le confrère lui quêter d’autres casse-têtes de 1000 morceaux. Ma fille a même demandé un projet de 2000 morceaux, mais notre fournisseur a refusé sur la base qu’il faut être nettement plus aguerri avant de se lancer là-dedans.

Chouchou, encore là, s’est entêtée à reconstituer un premier casse-tête qui regroupe des chats tels qu’on en voit dans les bandes dessinées. Puis, elle s’est penchée sur un autre exemplaire de 500 morceaux celui-là, plus facile, dont le sujet est un paysage d’hiver d’autrefois, avec un cheval qui tire un tonneau sur la neige pendant que des enfants marchent avec des raquettes autour d’une cabane à sucre dont la toiture est rouge, etc.

– Pour remercier mon confrère, nous pourrions ajouter une boîte de chocolats aux quarante portes, ai-je suggéré à ma fille, lorsque nous sommes allées porter ces portes pour en revenir avec chats et cabane à sucre.
Or, l’ami des casse-têtes avait aussi déposé des friandises au chocolat dans le sac des chats et de la cabane. Et apporté une photo retrouvée dans ses affaires d’une dame Longpré qui pourrait peut-être constituer une aïeule commune, entre lui et moi.

D’où il ressort que le monde est petit, les casse-têtes nombreux, le chocolat exquis, l’ami généreux. Et que je compte dorénavant à mon actif un premier texte écrit en 2021.

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Jour 85

Nous allons garder notre petite-fille pendant quelque deux semaines. Elle arrive en fin d’après-midi. Je ne sais pas si, ce faisant, nous enfreignons les règles gouvernementales d’une personne, une bulle, une zone rouge ou orange, dans la nécessaire distanciation, d’autant qu’on parle depuis peu d’une souche de la bibitte, en Europe, qui serait encore plus contagieuse que la première, et qui va probablement se rendre jusqu’ici, etc. Nous allons vivre avec une petite fille de cinq ans, à trois dans la bulle plutôt qu’à deux, et je n’en dis (écris) pas davantage.

Cela signifie que je n’écrirai pas fort d’ici la prochaine année 2021. Il me restera quatre mois, le premier janvier prochain, pour venir à bout de 84 textes. Cela représente exactement 21 textes par mois. Quand même. Le retard, car j’en ai accusé au cours de l’été dernier mais je l’ai presque rattrapé, aurait pu être plus catastrophique.

Au début de mon défi, en 2011, j’aurais pensé, honnêtement, qu’il n’y a rien là, écrire 21 textes par mois, en somme cela revient à 5.25 textes par semaine, un ou presque par journée travaillée à l’université, du lundi au vendredi.

Aujourd’hui, je ne sais pas si c’est affaire d’âge, de neurones moins alertes, d’énergie déclinante, de contraintes plus nombreuses qu’auparavant, d’un horaire certainement plus changeant que lorsque je travaillais, aujourd’hui, donc, je crains que ça ne s’avère un peu intense, respecter le délai que je me suis fixé et qui consiste à être rendue au texte zéro le 30 avril 2021. Écrire trois textes par jour, par exemple, pour atténuer le retard qui me pèse, requiert plus d’effort, il me semble.

Je dois dire que j’écris mieux, que je suis plus concentrée lorsque je suis seule à la maison, or ça n’arrive pas souvent. En ce moment je le suis, puisque mari est parti chercher la petite à Mont-Laurier. Je le suis, donc j’écris. J’écris en constatant, au fur et à mesure que les heures passent, que je risque de mettre une croix sur la période Décarcassement de ma journée, pas de côte et de cardio en perspective, à moins que je délaisse le projet de préparation de repas à l’avance, or c’est bien pratique cette forme d’avance quand s’ajoute une jeune bouche à nourrir.

Je crois, aussi, que je suis devenue plus friande de farniente, en compagnie de Michel Legrand à la télévision, ou des acteurs de la série française 10%, une coupe de vin rouge pas tellement loin, tant qu’à profiter de la vie. Quand j’étais encore active sur le marché de l’emploi, il y avait très peu d’écart de conduite et de rendement dans mon organisation quotidienne. Je vivais à la dure, de façon spartiate, quand j’y pense, avec le recul.

Toujours est-il que je veux en venir à ceci : j’ai eu l’autre soir une idée de génie qui risque peut-être de se concrétiser. Quand j’aurai écrit le texte du Jour 1, je vais me lancer dans la réécriture de l’ensemble de mes textes, m’inspirant en cela des Essais constamment remaniés de Montaigne, rien de moins. Je vais commencer avec le premier texte, celui du Jour 2 200, et je vais ainsi redécliner ma série pour un autre dix ans. J’aurai 71 ans à la fin de l’exercice. L’exercice, cependant, risque de ne pas me prendre autant de temps. Certains textes, je pense, sont suffisamment bien écrits pour ne pas nécessiter une réécriture. Mais d’autres sont incompréhensibles, même pour moi qui en suis l’auteure. En tout cas. Je caresse cette idée, ces derniers temps.

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Jour 86

C’est sûr que ça ne peut pas être le party en tout temps, ça ne peut pas être que du Michel Legrand, assise au chaud sur le canapé à côté de mari, à me laisser émerveiller par les couleurs saturées de Jacques Demy. Il faut que je m’occupe aussi de contacter ma compagnie d’assurances pour demander une modification, puis Hydro-Québec pour que mon adresse soit corrigée –le code postal n’est pas le bon–, puis que je consulte le site du gouvernement du Québec pour mon adhésion au programme rénoclimat… Que des trucs d’un ennui mortel, un pensum infini, pour lesquels je dois me botter le derrière sinon je ne m’en occuperais jamais.
Je suis fière de moi, non parce que le pensum est chose du passé, bien qu’il le soit, mais parce que je suis allée me décarcasser en empruntant le chemin du Lac Bernard, à côté de la maison, qui me fait monter une grosse côte. Une côte traître parce que, comme on pense avoir fini de la monter, on réalise qu’elle compte en fait deux parties, séparées par une espèce de plateau. Depuis le temps que je la monte, bien entendu, l’effet de surprise traître s’est dissipé. Je m’y prends lentement, au bout de seulement quelques pas je me mets à transpirer, et je réussis mon défi avec, pour mes capacités, un rythme de croisière acceptable.
En cours de promenade, il s’est produit deux choses.
La première.
J’étais stressée et je marchais à la seule fin de me débarrasser de la portion Exercice de ma journée. Je pensais à une toile sur laquelle je travaille. J’avais hâte d’être de retour à la maison pour y dessiner une espèce d’animal volatile, d’inspiration inuit dans le trait de crayon. Est alors apparue dans mon champ de vision, qui s’en venait vers moi, une dame qui marche tous les jours à peu près aux mêmes heures. Elle gère son horaire d’une manière plus rigoureuse que moi le mien.
– Bonne marche !, m’a-t-elle lancé quand elle est arrivée à ma hauteur.
– Elle a bien raison !, me suis-je dit. Pourquoi est-ce que je ne profiterais pas de cette radieuse journée ensoleillée, de cet air frais, je pourrais certes marcher d’un bon pas, tout en prenant mon temps ?
Ce qui fut pensé fut fait.
La deuxième.
Un peu plus loin, dans le tournant du chemin, je suis tombée sur une bonne vingtaine de grosses dindes sauvages qui picoraient dans le sable épandu qui nous protège des surfaces glacées. C’est toujours pareil quand je vois des animaux, je m’immobilise sous l’effet de la surprise, me demandant presque si je ne devrais pas rebrousser chemin. Puis, je me rappelle qu’il suffit que je m’avance un peu pour que les animaux s’éloignent, et c’est ce qui est arrivé, le groupe s’est scindé de part et d’autre de la route. Je n’aurais pas voulu rebrousser chemin parce que je n’avais pas atteint l’objectif que je m’étais fixé, soit celui d’aller jusqu’à la rivière.
Rendue, donc, à la rivière, j’ai rebroussé chemin, je monté les côtes que j’avais descendues à l’aller et descendu celles que j’avais montées. Une fois à la maison, je me suis changée car mes vêtements étaient tout mouillés. Je suis allée m’installer devant ma toile, j’ai tracé les contours de l’animal oiseau d’espèce indéfinie, puis je suis venue régler son cas à mon mot du jour.
Il y aurait, comme en tout temps, beaucoup de ménage à faire pour rendre notre intérieur plus acceptable, mais je vais plutôt aller m’installer sur le canapé pour enfin relaxer.

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Jour 87

Michel Legrand est décédé début 2019, alors que je lisais son livre J’ai le regret de vous dire oui. Ce n’est pas lui qui a écrit le livre, il a accepté de raconter sa vie à un journaliste, Stéphane Lerouge, et de la rencontre des deux hommes est sorti un livre. Quand j’ai commencé ma lecture, Legrand était toujours vivant, il s’est éteint alors que j’en étais aux trois-quarts du livre.

Il me semble qu’Agnès Varda est décédée pas longtemps après.

Jacques Demy, qui est le lien entre les deux protagonistes précédents, est décédé jeune, à 59 ans, bien avant Legrand et Varda, qui eux sont morts vieux.

Demy est le réalisateur et scénariste des Parapluies de Cherbourg. Le film a gagné la Palme d’or du Festival de Cannes en 1964. Demy était le grand ami de Legrand, qui a fait la musique du film, et Demy était l’époux d’Agnès.

Le film est entièrement chanté. Mon mari trouve que si ça avait été chanté moins dans l’aigu, ça aurait fait moins mal aux oreilles.

Catherine est encore vivante, je veux dire Deneuve, mais elle a eu des ennuis de santé, peut-être de légers accidents vasculaires cérébraux, si je me rappelle bien ce que je lis en vitesse dans les journaux people.

Francesco Castelnuovo, celui qui interprète Guy, le jeune garagiste dont Geneviève est éprise, est encore vivant, il a 84 ans. Geneviève, ici, c’est le nom du personnage de Catherine, un personnage de 17 ans dans le film, mais Catherine en a 20 lorsqu’elle interprète le rôle.

Le rôle de la mère de Geneviève, qui tient la boutique des parapluies, est interprété par l’actrice Anne Vernon. Contrairement à ce que je pensais, elle est encore vivante, à l’âge vénérable de 96 ans.

Le riche diamantaire qui sauve la situation est un rôle interprété par l’acteur Marc Michel, décédé en 2016 à 83 ans. Il sauve la situation en ceci qu’il tombe amoureux de Geneviève en la voyant, sans la connaître le moindrement, or la belle est enceinte de Guy qui est parti combattre en Algérie. Le riche diamantaire, donc, épouse Geneviève. Je ne peux pas m’empêcher de me faire du souci pour lui : Geneviève vivra-t-elle son mariage sans jamais aimer cet homme, ou apprendra-t-elle à le connaître et finira-t-elle par oublier Guy ? Mystère et boule de gomme. Elle prénomme sa fille Françoise.

Guy, au retour de la guerre, blessé à un pied, hérite des biens de sa tante, qui l’a élevé, on peut penser que Guy était orphelin. La tante se considère mourante à la veille du départ de Guy pour ses deux ans de service militaire, or elle est encore vivante à son retour, mais meurt peu de temps après, heureuse d’avoir revu son neveu vivant.

Une jeune femme allemande, Ellen Farmer, s’occupe de la tante. Rien ne permet de penser, dans le film, qu’elle n’est pas de nationalité française. Elle est secrètement amoureuse de Guy. Elle interprète Madeleine, elle formera un couple avec Guy à son retour de la guerre, et on les voit heureux avec leur fils, François, à la toute fin du film.

Nous avons enregistré hier Les demoiselles de Rochefort. J’ai longtemps eu le CD de la musique du film, encore une fois composée par Legrand, nous l’avons beaucoup écouté dans ma voiture quand Emmanuelle était plus jeune, autour de ses dix ans.

La vie ainsi défile sous mes yeux le temps d’un texte de 500 mots, nul doute le temps passe, mais décidément je ne m’habitue pas à le voir passer.

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Jour 88

Il s’est produit des petites choses amusantes au cours de nos déplacements pour des courses ici et là cet après-midi. La plus surprenante, du moins de mon point de vue, a eu lieu au magasin de chasse et pêche ProNature où nous nous rendions pour me trouver des mitaines de motoneige.

Je porte, depuis que je connais mon mari, des mitaines qui traînent depuis je ne sais combien de temps soit dans un fond de sac ou de panier, soit par terre dans son garage, ou encore sur une tablette dans un garde-robe. Elles sont toutes trop petites, le cuir en est tellement vieux qu’il a eu le temps de sécher, et les coutures bien sûr sont décousues. Le plus agaçant, c’est qu’elles sont difficiles à passer sur mes grosses mains à l’endroit plus étroit qui enserre le poignet. Ça fait six ans, autrement dit, que je me bats avec des mitaines quand nous partons en motoneige. Nous avons donc décidé, aujourd’hui, de régler ce problème qui n’en est pas un, comparativement à tous les problèmes réels qui sévissent sur la planète.

Comme je m’apprêtais à entrer dans le commerce, mon mari ne me suivant pas parce qu’il réglait quelque difficulté au téléphone en lien avec son travail, demeurant pour ce faire assis dans la voiture, un homme s’est dirigé vers moi. Pas mal plus vieux que moi.
– Auriez-vous un masque à me vendre, madame ?, m’a-t-il demandé. J’ai oublié le mien à la maison, or je suis venu à pied et ça m’a pris une heure. Je ne voudrais pas être venu ici pour rien.
– Euh…, fut ma réponse, attendez voir…, ai-je articulé tout en tripotant les poches de mon manteau, des fois qu’il y aurait eu un masque dans une des deux.
Je savais cependant que j’avais deux ou trois masques, et mes lecteurs le savent aussi qui m’ont lue hier, dans mon sac de cuir Marius qui était resté dans l’auto.
– Je reviens tout de suite, ai-je dit en me dirigeant vers ma voiture au pas de course.
J’ai trouvé facilement un masque, mais il portait une trace de rouge à lèvres. Il s’agissait d’un masque de papier, je ne voulais pas donner ceux que j’ai reçus en cadeau de ma fille (Polytechnique) et de ma voisine de chalet (dominance de vert).
– Vous n’en voudrez pas, ai-je alors dit au monsieur, qui s’était finalement rendu jusqu’à ma voiture aussi, il est taché de rouge à lèvres, regardez.
Il n’a pas même regardé la tache et s’est empressé de prendre le masque avant que je le lui tende vraiment pour en installer les élastiques derrière les oreilles.
Il n’est pas dédaigneux, me suis-je dit.
– Je suis en parfaite santé, lui ai-je dit en taisant ma première pensée, comme s’il était nécessaire que je dise quelque chose et que je fasse en outre la promotion de mon absence de microbes –bien que les traces de rouge à lèvres devaient en être farcies !

Ça, c’était la petite chose qui s’est produite au magasin ProNature, et je me rends compte que j’ai presque atteint les 500 mots de mon défi quotidien. Et je suis fatiguée, et je ne pense qu’à une chose, aller relaxer sur le canapé, à côté de mon mari qui y est déjà. Alors j’y vais, et on verra demain si l’anecdote du deuxième magasin tient toujours la route comme micro-événement qui pourrait constituer la trame narrative du Jour 87.

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