Badouzienne 123

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Badouzienne 122

Écrire sur mon blogue une fois par jour, et réunir en un bouquin les textes obtenus, sont deux choses presque contraires à certains égards.

Sur mon blogue, je navigue, insouciante, à ma vitesse teuf teuf prout prout copain. Un écran blanc s’offre à moi que je garnis selon mes fantaisies. Je vais où bon me semble, en fonction de mes humeurs et de ma sensibilité. Je ne me soucie pas tant d’exprimer quelques idées que de me rencontrer à travers les mots. Je pénètre dans un espace temps, en vase clos, où rien n’interfère du monde extérieur.

Regrouper les textes d’une même année pour en faire un livre m’oblige, en revanche, à resserrer mes contenus, à éliminer les redites, à alléger les constructions de phrases, à viser l’efficacité. C’est un peu comme si je fabriquais une courtepointe : ne cumuler que des imprimés disparates, sans me soucier de créer un motif, un agencement, procure moins de satisfaction visuelle.

Il en ressort que ces deux activités –blogue freestyle / bouquin non soporifique– font appel à des habiletés différentes. Mon cerveau ne peut que s’en porter mieux car il doit s’adapter à des situations auxquelles je ne le soumets pas souvent.
Right to the point ! lance mon collaborateur.
– D’accord, d’accord, lui répondent mes neurones en se sentant certes bousculés, mais en même temps oxygénés par des mouvements neuronaux nouveaux.

À cet égard –l’entretien d’un cerveau de 66 ans–, je ne peux que saluer mon retour à l’écriture, et espérer que l’instinct de noircir une page retrouve sa prégnance d’antan. Le vocabulaire m’échappe au point de demander à l’IA de me venir en aide, alors qu’autrefois j’arrivais sans peine à le saisir au vol.

Je ne me fixe plus la consigne de publier du lundi au vendredi, ni celle d’atteindre cinq cents mots. La formule « en autant que j’écrive » me suffit.

Je vois un certain parallèle, ici, entre mon parcours et celui de Claude Lelouch. Quand il était en pleine possession de ses moyens, il créait des liens générationnels entre ses personnages en multipliant les espaces/temps —Les uns et les autres en 1981. Dans ses derniers films, alors que l’homme vient de célébrer ses 88 ans, il regroupe tout un tas de monde dans un même espace sans qu’il soit nécessaire de remonter à la source du lien entre les individus —La vertu des impondérables en 2019.

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Badouzienne 121

Supposons la phrase suivante : « Je considère que j’ai plusieurs vies, dont certaines sont révolues. »

Mon collaborateur m’inciterait à enlever la virgule. Il m’expliquerait que le pronom relatif « dont » a pour fonction d’introduire la précision du sous-ensemble « révolues ». La phrase étant courte, il n’est pas nécessaire de créer un moment d’arrêt avant d’apporter cette précision. Comme c’est grammaticalement exact, j’accepte qu’on l’enlève. On ne se mettra pas à discourir une demi-heure sur le maintien ou non de la virgule puisque nous avons 262 pages à parcourir.

Une part de moi, cependant, regrette ce changement. Il me semble que l’affirmation est plus absolue, plus emphatique, plus empreinte de décorum si je mets une virgule. Grâce à elle, je n’enchaîne pas du même souffle, en vitesse, que certaines de ces vies sont révolues. Je laisse planer le mystère. Je pique la curiosité du lecteur. Il se demande où je veux en venir.

Le dévoilement de la précision « révolues » survient une fois que le lecteur a respiré. Il s’accompagne, je le reconnais, d’une forme de concession. J’aurais préféré conserver la valeur monolithique de mon absolu initial, mais c’est rarement possible.

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Badouzienne 120

Ça fait trop longtemps que je n’écris plus sous prétexte de consacrer mon temps et mes efforts à l’édition des anciens textes de mon projet de dix ans. De ce côté-là, petit train va loin, le tome VI devrait voir le jour avant la fin de l’année. L’idée de reprendre une éventuelle routine d’écriture m’habite depuis quelques jours et je crois savoir pourquoi : écrire constitue mon acte de résistance envers l’effet répressif qu’ont sur moi les maintes corrections que mon collaborateur propose.

Ce dernier ne laisserait pas passer les trois occurrences du mot « écrire » dans ce premier paragraphe. Il interviendrait pour qu’on en change une par « rédiger », et tenterait de reformuler pour que de trois occurrences, on passe à deux. Or, à force d’approcher le texte dans le but de le nettoyer de ses impuretés, je perds l’instinct d’écrire, je maintiens la pédale sur le frein plutôt que de laisser s’exprimer l’inventivité.

Le tome VI compte 262 pages. Ça fait beaucoup de matériel à améliorer. Et c’est à moi seule qu’il revient d’interpréter l’exercice de manière à ne pas en souffrir. Pour une personne de mon tempérament, il est plus facile de verser dans le négatif que de maintenir le cap du positif. « Dire que je pensais bien écrire ! » est une réflexion que j’ai formulée plus souvent que, par exemple, « Bravo ! Encore une amélioration dont pourra bénéficier le lecteur ! »

On oublie qu’avant de pouvoir être amélioré, le matériel doit d’abord être créé. En d’autres mots, il est plus facile de pétrir la pâte que de la faire apparaître ! J’ai failli écrire « … que de la faire apparaître à partir de rien », mais le mot « rien » exprime l’exact contraire de ce dont il s’agit ici, à savoir le souffle, l’inspiration, l’élan, l’impulsion… Autant de mots qui désignent l’essentiel ingrédient –immatériel– sans lequel ne peut naître le texte –matériel.

Je me souhaite bonne chance dans cette démarche de retour aux sources.

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Badouzienne 119

On dit « flâneurs » en français.

Je suis seule à la maison à l’approche du week-end des Patriotes, ou de la reine Victoria, ou de Adam Dollard des Ormeaux. Cela m’arrive rarement d’y être seule, et quand ça m’arrive je ne désire qu’une chose, ne rien faire. Or, c’est paradoxalement lorsque je suis seule qu’il me prend l’envie d’écrire un texte, sans forcément, bien sûr, savoir ce que je vais écrire.

En prime, la chatte est dehors en ce moment, assise sur le bord de la fenêtre de mon bureau. Elle m’observe et se demande quand est-ce que je vais la faire rentrer. Quand elle est à l’intérieur, elle s’empresse de sauter sur ma table de travail en ronronnant et de se ménager une place entre mes mains et mon clavier, comme s’il y en avait une. Cette possibilité d’écrire en ayant la paix retarde donc mon projet de circuler dans la maison en ne faisant rien d’autre qu’observer la nature dehors et mes plantes dans la véranda.

Qu’il soit dit en passant que Mia ne semble pas mourante, bien qu’elle mange très peu. La belle saison étant de retour, elle a repris ses habitudes de demander la porte pour aller se distraire pas très loin, sous la galerie, couchée dans le paillis. Elle ne gère plus tellement bien l’utilisation de sa litière. Cela incite les proches à m’informer que ses jours sont pas mal comptés. Nous nous contentons, pour l’instant, Denauzier et moi, de mettre un tapis de caoutchouc sous la maisonnette qui contient sa litière. Quand il est aspergé de pipi, nous le sortons pour en mettre un autre, car nous en avons quelques-uns pour assurer une alternance.

Donc je suis seule, chatonne est veillissante, et j’aspire à savourer ma solitude alors que dès ce soir je serai en compagnie de ma fille et de son compagnon, à Montréal. Entre maintenant, écrivant ces lignes, et ce soir soupant avec eux, je dois décider quels vêtements je désire porter pour assister à des funérailles demain. Je pense à une robe noire qui m’a été donnée, mais je n’ai qu’une paire de chaussures noires, de style loafer, à lui associer. Je les porte en ce moment pour les assouplir, dans la mesure où je viens de les acheter, n’en pouvant plus de ne porter que des chaussures de course, mes Asics au gel-nimbus. C’est plus facile en hiver d’assister à un événement qui requiert une tenue un peu chic, j’enfile mes bottes en misant sur le fait que je ne serai pas susceptible de beaucoup marcher.

Je pourrais profiter de ma solitude pour sortir les vêtements d’été qui ont passé l’hiver dans le coffre de cèdre. Je tomberais peut-être sur un vêtement passe-partout que mes chaussures, des Michael Kors car je n’ai pas lésiné, pourraient mieux « accessoiriser ». Le projet du coffre du cèdre entre cependant en conflit avec celui de ne rien faire.

Samedi dernier, j’ai offert à une amie un bouquet pour la fête des Mères. Quand on veut offrir un bouquet, il faut au préalable le choisir parmi les nombreux qui sont déjà préparés.
– Je suis incapable de choisir, en vieillissant, ai-je dit au vendeur. Pouvez-vous choisir pour moi ?
L’homme a pointé du doigt celui qu’il trouvait le plus beau, a-t-il dit.
– Qu’en penses-tu ? ai-je demandé à mon mari.
– « Que du bien », a-t-il répondu, en empruntant une formule que je sers à toutes les sauces.
Nous avons donc offert à notre amie un bouquet choisi par le vendeur. Comme aucun vendeur ne peut décider pour moi, en ce moment, ni mon mari, quant à ce que je veux faire après avoir publié ce texte, je m’arrête là !

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Badouzienne 118

Je ne peux pas croire qu’Anouk Aimée ait gagné l’Oscar de la meilleure actrice pour son interprétation de Anne Gauthier dans le film Un homme et une femme de Claude Lelouch. En passant, je me suis trompée dans mon texte d’hier, elle n’a pas 86 ans. Elle aura 92 ans demain le 27 avril, étant née en 1932. Un fossé, je trouve, la sépare de Trintignant qui, lui, est fondamentalement émouvant.

Comme je suis seule à la maison aujourd’hui, et que cela m’arrive rarement, je me suis levée ce matin en étant à la recherche d’une chose que j’aimerais faire et que je ne fais jamais. J’ai d’abord pensé réécouter Un homme et une femme. Écouter un film à 8:30 le matin est en effet une activité qui ne se produit jamais dans mon quotidien. J’ai aussi envisagé de lire Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre qui me plonge dans la littérature et les belles tournures de phrases du XVIIIe siècle. Or, je n’ai fait ni l’un ni l’autre.

Un café à la main, et sans presque m’en rendre compte, je suis venue m’asseoir à la grande table de mon atelier pour terminer ma dernière pancarte. Il s’agit d’une pancarte récapitulative sur laquelle sont regroupés tous les mots que j’ai inventés pour désigner mes proches. Ces proches sont présentés par ordre alphabétique. Cette pancarte récapitulative en appelait, m’a-t-il semblé, une deuxième sur laquelle apparaissent cette fois les véritables prénoms des personnes qui constituent notre « noyau dur », à Denauzier et moi.

Ce projet, en fait, est parfaitement loufoque et à peu près incompréhensible pour autrui. Il aura au moins un avantage en ce que je compte mettre en terre les pancartes, sur le terrain devant la maison, aux endroits où mon mari ne devra pas passer la tondeuse à gazon cet été, de manière à sauver la vie aux plantes en devenir.

Je termine –car je dois aller jardiner– sur deux synchronicités récentes. J’ai rêvé à une femme que j’aime, qui fait partie de mon passé auprès de Jacques-Yvan. Une femme à laquelle je crois n’avoir jamais rêvé. Or, dans la journée du lendemain de ce rêve, j’apprenais que cette dame est en fin de vie. Dans mon rêve, j’étais entièrement imprégnée du merveilleux sentiment amoureux dont j’ai fait l’expérience dans les premières années de mon union avec Jacques-Yvan. Autrement dit, les problèmes, les difficultés qui m’ont amenée à me séparer étaient parfaitement absents de la dimension affective de ce retour dans le passé. Seuls étaient au rendez-vous les éléments positifs parmi lesquels l’amour, la beauté, l’émerveillement.

Sur un plan plus prosaïque, pour ce qui est de la deuxième synchronicité, Denauzier et moi étions au téléphone avec mon frère les pattes, parlant de peinture car il viendra peindre le rez-de-chaussée de notre maison. Or, au moment où on discutait tous les trois, ma belle-fille m’envoyait une photo d’un mur qu’elle venait de peindre chez elle.

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Badouzienne 117

La pancarte qui représente mon collaborateur à l’édition de mes livres. Il est très très obstiné.

Tiens. Claude Lelouch et moi avons un point en commun, les fantaisies alphabétiques. Il a eu sept enfants dont le prénom de chacun commence par la lettre S, pour honorer son père qui se prénommait Simon. D’abord un autre Simon, le plus âgé, 47 ans, puis Sarah 41, Salomé 40, Shaya 32, Sabaya 30, Sachka 28, Stella 19. Mes sources sont ici. Sachka désigne un homme. Shaya est présente dans le film Roman de gare.

Je ne savais pas qu’il était juif par son père, né en Algérie. Sa mère, Française, le cachait dans les salles de cinéma sous la supervision d’une ouvreuse. Je pense que cet épisode de la vie de Claude se déroule à Nice. Il a donc passé son enfance à se nourrir de films qu’il pouvait –autre point commun avec moi– revoir encore et encore sans jamais se lasser. Il a raté le baccalauréat. C’est dire qu’il n’a pas l’équivalent d’un diplôme d’études secondaires.

Denauzier et moi avons d’abord regardé Roman de gare, puis deux films de jeunesse, L’amour avec des si et Une fille et des fusils. Pour nous rendre au bout de ces deux derniers, il nous a fallu de la patience car certaines scènes sont beaucoup trop longues. Il n’empêche que je me suis régalée à voir les acteurs déambuler dans le Paris des années soixante, vivant de l’air du temps, heureux entre potes –moi qui étais ultra archi solitaire quand j’étais jeune.

Je me suis bien sûr rappelé à quel point vivre de l’air du temps, quand j’avais vingt ans, me plaisait –j’étais libre– et m’effrayait –qu’allais-je faire de ma vie ? On n’a pas vraiment besoin de se demander ce qu’on va faire de sa vie, la vie nous dépose là où on doit aller, mais à cette époque de ma tendre vingtaine, je ne le savais pas. Je me projetais dans des voies improbables auxquelles je ne croyais pas. Devenir musicienne dans un band, par exemple, sur le plateau d’une émission de variété. Rien que d’y penser, j’en avais mal au ventre, me sachant n’être pas du tout à la hauteur.

Janine Magnan fut l’actrice fétiche des débuts de Lelouch. Dans les deux vieux films où elle apparaît, elle porte les cheveux séparés sur le côté, longs, pas attachés. Par conséquent, ils lui couvrent presque en tout temps le visage. Je serais devenue folle avoir eu à vivre un tel supplice. Cela me fait penser à Anouk Aimée qui fait pareil, mais avec des mèches plus courtes, dans Un homme et une femme. Ou encore à Jane Birkin qui a déjà donné une entrevue à Québec, si je me rappelle bien, par une journée de grand vent, et à aucun moment on ne voit son visage. Janine est décédée à 73 ans, Jane à 76, Anouk est âgée de 86, et Claude s’en va sur ses 87.

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