Jour 561

J’ai l’honneur d’être la fille de Jacques Longpré. Aucunement notable de la place, ou honorable de par sa profession, mais simplement garagiste.
Partout où j’allais dans la ville de Joliette, à mon adolescence, on me disait :
– Toi, tu es la fille de Jacques Longpré.
Au début, je ne faisais pas attention, mais j’avais fini par constater que tout le monde me disait ça. Quand j’allais à un endroit que je ne connaissais pas, chez un commerçant par exemple, je me disais :
– Bon, il va commencer par me dire que je suis la fille de Jacques Longpré.
Mon père a fait des mauvais coups au cours de sa vie, comme pas mal tout le monde, et il a fait de son mieux la plupart du temps, comme tout le monde, ou presque, essaie de le faire aussi. J’ai fait plus de mauvais coups que lui, je pense. Quand il a été incapable de supporter davantage l’inquiétude que je lui causais avec mes mauvais coups, il m’a demandé de quitter la maison. J’avais 17 ans. Il est venu me voir dans ma chambre, à St-Alphonse, après le souper, et il m’a demandé, calmement, de m’en aller. Je saute ici les détails de où je suis allée, et avec qui, et de comment ça s’est passé.
J’ai laissé s’écouler quatre ans avant de lui donner des nouvelles. Par une fin d’après-midi, alors que je passais non loin du garage, une idée de génie m’a traversé l’esprit, je suis entrée le saluer. Je me suis dit, avec le détachement qui peut être le mien :
– Tiens, je vais aller saluer papa.
Je n’habitais plus Joliette, à cette époque, j’étudiais au Conservatoire de la ville de Québec.
Au début, probablement que je lui en ai voulu. Mais le temps s’arrange toujours pour qu’on oublie ou pour qu’on finisse, lentement mais sûrement, par voir les choses autrement. Alors je dirais que je ne lui en ai pas voulu longtemps. Je pensais cependant que lui m’en voulait, alors pour respecter sa demande de me tenir loin, je me tenais loin. Je ne peux pas dire non plus, et c’est pas mal sans-cœur de ma part, qu’il me manquait. En fait il me manquait, mais je ne m’en rendais pas compte.
Il faut dire une chose aussi : le papa qui était le mien quand j’avais vingt ans –accaparé par les exigences turbulentes du quotidien–, n’était pas le papa que j’ai connu plus tard –quand il s’est mis à pouvoir respirer normalement. Encore ici, le temps fait son œuvre, et ce dans les deux sens : la jeune femme que j’étais à vingt ans ne laissait pas entrevoir la mère que je suis devenue à trente-sept, par exemple.
Je reviens au garage et à ma visite impromptue –que je suis la première, bien sûr, à ne pas avoir vu arriver– : je n’avais pas atteint le comptoir où payaient les clients que papa prenait le téléphone pour dire à Lucie, ma belle-mère, de mettre une assiette de plus à la table le même soir.
– J’aurais peut-être dû passer le voir avant, finalement, m’étais-je dit sans mesurer plus que ça l’impact de ma longue absence.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée, publiée dans 2 200 textes en 10 ans, est marquée , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s