Jour 597

indexJ’ai dû m’endormir vers quatre heures du matin. Dans le silence total de la nuit, au chalet, sans vent et sans pluie, sans souris, sans chant d’oiseau, sans cri du huard, j’avais peur qu’un assassin vienne m’attaquer. C’est ça qui arrive aux âmes fragiles quand elles lisent un récit de meurtre avant d’aller se coucher.
Finalement, c’est Stevens, le coupable. Il amène les deux adolescentes sur la grève à neuf heures trente, le soir, après la visite qu’elles ont faite à leur tante Maureen. Nora choisit le premier prétexte pour l’engueuler comme du poisson pourri. Nora c’est la plus jeune, quinze ans, la plus orgueilleuse. Elle l’engueule pour très mal dissimuler sa contrariété de ne pas avoir été embrassée, lorsqu’ils se sont croisés plus tôt en journée. Stevens l’a embrassée, à vrai dire, sur la joue, or elle s’attendait à mourir d’extase sous le premier baiser mouillé de sa vie que lui aurait offert son cousin, qui ne le lui a pas offert. Pour la faire taire, il l’égorge de ses mains nues, en moins de trois secondes elle s’effondre sur la grève.
Rendue aux dernières pages, je n’en pouvais plus des écumes des vagues, du sable gris, du vent incessant, du cri des fous de Bassan, des vagues écumantes, du ressac, de la brume, la marée, l’eau glacée, la tempête, deux tempêtes, la nuit noire, la lune blanche, la mer violette…
– Accouche ! Bâtard !, m’excédais-je à l’endroit de la pauvre Anne, en tournant les pages d’un coup sec pour ne pas perdre une micro-seconde avant d’atteindre le premier mot de la page suivante.
Olivia, dix-sept ans, c’est la poésie. Elle est aérienne là où Nora est fondamentalement terrienne. Son récit commence sur cette phrase que j’adore : « Il y a certainement quelqu’un qui m’a tuée. Puis s’en est allé. Sur la pointe des pieds. » Trois phrases, en fait. J’adore l’adverbe qui laisse poindre quand même le doute. Si Olivia était certaine d’avoir été tuée, elle n’utiliserait pas l’adverbe, elle affirmerait de manière concise : « Il y a quelqu’un qui m’a tuée. » Paradoxalement, par sa définition même, le mot « certainement » évacue la possibilité d’un doute. C’est sûr et certain. Il n’y a pas de doute possible. Pourtant, de l’avoir planté là dans la première phrase du récit, il installe le contraire de ce qu’il signifie. Olivia c’est ça. C’est l’âme d’artiste qui se laisse transporter au gré du vent, qui observe, c’est l’être évanescent qui laisse venir à elle toute possibilité d’événement. Elle accueille. Bon, mauvais, l’événement n’a pas vraiment de prise sur elle. Sauf que Stevens l’égorge elle aussi, après l’avoir violée, sur la grève, dans les vaguelettes, l’écume, le froid, les bois vermoulus rejetés par les vagues, et tout le bataclan.
À onze heures moins dix, affirme plus tard Maureen aux policiers, une silhouette remonte de sur la grève. C’est Stevens, qui avant de descendre en direction de la grève avait un dossier vierge, si on peut dire ça comme ça, et qui, moins de deux heures plus tard, est un assassin cruel. Il faut croire qu’il portait la pulsion du meurtre en lui, double meurtre de surcroît, car en deux temps trois mouvements, ou presque, il trouve de la corde, des pierres, il enroule corde et pierres autour des deux corps, les jette plus loin au moyen de sa chaloupe –qui fend les vagues et l’écume dans un embrun d’iode qui monte à la tête c’est à en devenir fou, le varech d’un bord, les huîtres de l’autre, et ce vent, ce vent…
Pour une analyse plus intelligente du roman, lire ici le texte d’Aurélien Boivin.
Après cette non-nuit qui m’a creusé l’appétit, j’ai mangé ce matin les trois dernières tranches de pain qu’il reste dans le frigo, bien nappées de ma confiture de framboises. Je fais griller le pain sur une plaque de métal épais que je dépose sur le feu (au propane) de la cuisinière. Avec du café noir préparé au percolateur. Délicieux.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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