Je me suis installée devant mes trois petites toiles de même format et je me suis sentie prise de vertige devant l’infini des possibilités. Au diable le coq en format portrait, ou le pont du Gard en format paysage. Il n’y avait plus rien qui tenait, je n’avais aucune prise, j’étais en chute libre. Quand je suis confrontée à une infinité de possibilités, le mieux c’est de me laisser porter. Je ne peux pas savoir à l’avance si une possibilité est meilleure qu’une autre, je n’ai pas d’autre choix que d’expérimenter, sans craindre de me tromper. Si je me trompe, je me tourne vers une autre possibilité. Je l’essaie, ça marche, ça ne marche pas. Ma personne devient la somme des possibilités que j’aurai expérimentées, avec ou sans succès.
Or, face à mes toiles, je fais l’exact contraire de ce que je viens d’énoncer. Je suis figée par la peur de me tromper dès la première seconde que je tiens mon pinceau. Mais, surtout, je suis figée par la peur de ne pas savoir comment m’y prendre, par la conviction que je ne suis habitée par aucun instinct, par l’encore plus grande conviction que s’il existe une manière de m’en sortir, une manière de créer, je ne la trouverai jamais.
Si j’étais abandonnée dans l’univers –j’ai vu une scène semblable dans le film Gravity–, si j’étais une astronaute dérivant dans mon scaphandre pendant des jours avant de mourir de faim, de soif, de froid ou de suffocation, je deviendrais folle avant d’atteindre ma mort parce que je chercherais absolument à trouver la direction dans l’espace ouvert devant, et derrière, et tout autour. Je serais à la recherche de la bonne, de la seule et unique direction, de celle qui n’existe que pour moi, alors qu’elles sont toutes indifféremment bonnes ou mauvaises, ça dépend de qui les emprunte, pour quelles raisons et à quels moments.
J’ai regardé mes trois toiles qui étaient placées en colonne, une au-dessus de l’autre. J’ai commencé par les prendre une à une, en défaisant la colonne. Je n’en ai gardé qu’une devant moi. J’entendais battre ma valve dans le silence de mon bureau. Elle battait vite car j’étais nerveuse. Je me suis demandé si je voulais aller vers une approche figurative, puis je me suis rappelé que je ne suis pas capable de maîtriser la perspective, que je ne suis pas non plus capable de dessiner, alors à quoi bon me poser la question, me suis-je dit. J’ai ensuite pensé que certains artistes vont vers un type d’abstraction en particulier. Mon ami Yvon, par exemple, peint des météorites qui se déplacent dans l’univers en laissant des masses longilignes derrière eux. J’ai pensé aussi aux nombreux artistes qui affectionnent les natures mortes. Avant de me perdre encore plus en pensant à tous les artistes de la terre, je me suis recentrée. Je me suis dit que l’important était d’avoir du plaisir. Qu’est-ce qui me fait plaisir ?, me suis-je demandé. Écouter le son des poils du pinceau qui grattent tranquillement le canevas me fait plaisir, fut ma réponse. Alors je vais tracer des lignes, sans penser à rien d’autre qu’au son des poils, des lignes grosses, fines, des masses, des courbes, des perpendiculaires, des formes fermées et d’autres ouvertes. Je vais ne faire que ça et oublier le reste, me suis-je dit.
J’ai obtenu la composition ci-dessus.
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