Jour 1 053

Mince ! C’est la première fois qu’une telle chose se produit : j’ai rêvé que j’étais fâchée contre ma fille. Habituellement, quand la colère s’exprime dans mes rêves, c’est ma sœur qui en est la cause et, je dirais, le réceptacle. Il m’arrive de lui en vouloir à un point tel que je passe à un cheveu de la tuer. Le sentiment qui m’habite alors est excessivement violent. Je perds le contrôle de mon être. Voulant tuer ma sœur, je ne sais plus si je ressens de la violence destructrice ou de la délectation, tellement la force de l’énergie qui explose de ma personne devient jubilatoire.
Cette fois, j’en voulais à ma fille parce qu’elle ne s’entourait pas bien et protégeait ceux dont elle s’entourait. Ainsi, j’apprenais qu’un jeune homme de son âge, qui est apparu dans mon rêve trop rapidement pour que je discerne ses traits, avait jeté notre chatte Mia du haut du deuxième étage. Se fracassant le squelette sur l’asphalte sous la force de l’impact, notre chatte mourait. Je m’insurgeais contre cette violence, mais Emma choisissait de fermer les yeux. Le jeune homme téléphonait à ma fille pour lui demander pardon d’avoir tué son chat. J’attrapais le combiné et donnais libre cours à mon imagination en exprimant tous les qualificatifs en able qui se présentaient à mon esprit : inacceptable, déplorable, pitoyable, misérable… J’y allais bien sûr d’un ton docte qu’aucune instance sur terre n’aurait pu m’amener à remettre en question.
Le jeune homme, cela me revient maintenant, était grand et de peau orangée, comme s’il avait bu trop de jus de carottes pour se protéger de la chaleur d’un climat brûlant. Il avait les cheveux longs, de couleur ébène, lâchement retenus par un élastique duquel s’échappaient plusieurs mèches un peu ondulées. En fait, il ressemblait au peintre Wilfrid qui est venu travailler sur la rue Wilson en juin dernier.
Je n’ai aucun scrupule à nommer les gens qui apparaissent dans mes rêves car on m’a déjà expliqué qu’ils ne sont que des représentations de nous-mêmes. Cela voudrait dire que lorsque j’ai envie de tuer ma sœur, c’est une partie de moi que je désire tuer.
Dans la cuisine chez Emma, je me mettais à ouvrir et à fermer les portes d’armoire avec fracas. Je prenais une assiette en faisant tinter toute la pile et je me retenais avec peine de la lancer dans la pièce. Une amie d’Emma lui disait de ne pas s’en faire, que ma mauvaise humeur allait passer.
– Bien non, justement, répondait Emma. Quand ma mère est dans un tel état, ça ne passe pas.
– Elle a bien raison, me disais-je en moi-même, ayant entendu la réponse d’Emma.
Je continuais donc de me comporter comme si j’étais incapable de contenir ma colère. C’est elle qui dirigeait ma personne et dictait mes comportements dangereux.
Un filet de voix intérieure, cependant, arrivait à se rendre jusqu’à mon cœur, jusqu’à ma conscience. Faible, fragile, ridiculement petit par rapport au gigantesque magma bouillant qui m’embrasait, le filet de voix me demandait s’il n’était pas temps de laisser l’excès de rage sortir de moi et s’évanouir. N’en revenant pas qu’une forme de vie si ténue ait réussi à se faire entendre dans le vacarme de mon explosion intérieure, j’abdiquais sur le champ. Je respectais illico, j’honorais sans attendre ni une ni deux, la force de la faiblesse et de la fragilité. Je laissais pendre mes bras le long de mon corps. J’expérimentais un lâcher prise immédiat qui me transportait pas loin du paradis.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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