Jour 1 059

J’ai terminé au lit cette semaine, bien calée contre mon mari qui dormait, la biographie En route et pas de sentiment, de Michel Gosselin, qui est un ami intime d’Anne Hébert. Bien entendu, cela me donne envie de relire Anne Hébert, mais je me rappelle vaguement que je n’avais pas été sensible à son style elliptique.
Quand elle est sur le point de mourir, elle crie, nous raconte Michel Gosselin, qui l’a bel et bien entendu crier car il était sur place, elle crie qu’elle a été une enfant dépossédée de l’amour. Elle ajoute qu’elle veut parler à son frère au téléphone et qu’elle veut changer son testament. Bibi, qui a lu le livre avant moi, me dit que cette phrase explique tout : Anne a subi un traumatisme qui lui a été infligé par son frère, on peut penser qu’elle a subi l’inceste.
Pour ma part, j’ai aimé le livre, qui m’a plongée dans la vie assez collet monté de l’écrivaine, mais je ne peux pas dire que j’en ai retenu une explication quant au silence que Mme Hébert a entretenu par rapport à sa vie privée. Je me dis qu’elle devait être homosexuelle et qu’elle n’a pas été capable de l’accepter. Elle se serait ainsi dépossédée elle-même de l’amour. Je n’ai pas interprété l’histoire de son frère comme étant significative, en partie parce que le cri se produit alors que la dame est aux soins palliatifs, probablement sous l’influence de fortes drogues.
À plusieurs endroits dans le livre, Michel Gosselin se demande comment ça se fait qu’il n’a pas compris le sous-entendu de telle phrase, exprimée par Anne Hébert lors d’un dîner au restaurant, par exemple, ou lors d’une conversation chez elle, sans jamais nous éclairer quant au sous-entendu dont il pourrait s’agir. C’est un texte assez sybillin, finalement !
Le livre est parsemé d’extraits de poèmes et je me rends compte, là-dessus Bibi et moi sommes d’accord, que je suis encore et toujours, à 57 ans, incapable de comprendre les liens entre les lignes d’un même poème. Je n’ai pas lu la première ligne que mon esprit est déjà ailleurs. Je lis le restant du poème sans en avoir retenu les mots, à l’exception des deux trois premiers de la première ligne.
Anne Hébert fait référence dans ses échanges avec Michel Gosselin à sa grande amie Jeanne Lapointe, qui m’a enseigné à l’Université Laval un cours obligatoire de première année intitulé Lectures et formes narratives. J’avais trouvé la dame assez peu intéressée par le cours qu’elle nous donnait, mais une de mes amies avait suivi avec elle un cours de lectures féministes qu’elle avait adoré. Avec cette amie, j’étais allée entendre une conférence que donnait Jeanne Lapointe sur un sujet féministe, justement. Je n’avais rien compris. Il n’y avait rien à comprendre, m’avait expliqué mon amie, puisque le seul but que poursuivait Jeanne Lapointe en faisant cette conférence était de prouver qu’une femme peut se montrer aussi habile qu’un homme à maîtriser un discours intellectuel. Bof. Pouf.
Un aspect du livre m’a particulièrement plu. Michel Gosselin se met dans la peau d’un narrateur qui est sur le point de mourir d’un cancer, et dont le temps, forcément, est compté. J’ai trouvé que cet aspect qui touche à la structure de l’écriture était réussi. En tout cas, à la fin, plus ça allait plus je sentais un resserrement dans les deux niveaux  narratifs, celui de la vie du narrateur mourant et celui de la vie d’Anne Hébert jusqu’à sa mort à l’Hôtel-Dieu en janvier 2000. Plus ça allait, plus je lisais à cent milles à l’heure, comme si mon temps de lecture se calculait lui aussi en derniers grains de sable du sablier de la vie.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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