Jour 1 088

Nous sommes allés à Prévost chez des amis de Denauzier, en moto. En cours de route, mon mari a eu besoin de parler au téléphone avec un partenaire d’affaire. Nous nous sommes arrêtés à une station d’essence, en retrait des pompes où arrivaient et repartaient les clients, une fois rempli le réservoir de leur véhicule. La conversation a duré un bon moment, j’ai donc eu le temps d’observer toutes sortes de choses qui m’intéressaient plus ou moins. Ça faisait quelque dix minutes que nous étions stoppés lorsqu’une voiture Hyundai blanche s’est engagée dans la cour du commerce sans se rendre aux pompes acheter de l’essence. À je dirais trente mètres de nous, la voiture a arrêté de rouler, la portière s’est ouverte et la conductrice est sortie, parlant au téléphone cellulaire, qu’elle tenait bien sûr d’une main. De l’autre, elle se tripotait les cheveux, du front jusqu’à la nuque, elle se frottait l’arrière du cou comme s’il était endolori, elle revenait se passer la main dans les cheveux, et sur le front… C’était facile de penser, mais je peux me tromper, qu’il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond.
Elle a cessé sa conversation, est retournée s’asseoir dans sa voiture, laissant la portière ouverte, a regardé son téléphone sans texter. Elle donnait l’impression de réfléchir, de tergiverser. Son immobilité devant le volant a duré quelques minutes, puis elle est ressortie, refermant cette fois la portière. Elle a peut-être senti qu’elle réfléchirait mieux si elle bougeait. Elle a fait le tour du véhicule deux fois avant de s’arrêter devant le capot, se tenant droite sans bouger. Elle avait cette fois les mains dans les poches de son pantalon court, donnant à penser que son téléphone était resté à l’intérieur du véhicule. J’ai eu envie d’aller lui demander si je pouvais l’aider, mais il faisait très chaud –et je savais que je ne pouvais pas l’aider. Je me tenais à l’ombre, tandis qu’elle était en plein soleil. Je portais mes vêtements de moto dans lesquels je transpire dès lors qu’on ne roule pas. Alors j’ai fait la paresseuse et je n’ai pas bougé et la jeune conductrice ne bougeait pas non plus.
Elle est allée s’asseoir encore une fois devant le volant, a démarré la voiture, et s’est dirigée vers les pompes comme si elle voulait acheter de l’essence, sauf qu’elle s’est contentée de laver le pare-brise avant. Elle a commencé à frotter un peu mollement avec l’éponge de la raclette, comme si elle avait la tête ailleurs et qu’elle ne se rendait pas compte qu’elle frottait. Sous l’impulsion du mouvement, peut-être, elle s’est mise à frotter avec plus d’énergie, et à frotter même avec trop d’énergie. Cela a duré quelques secondes, le frottage intense. Elle a ensuite pitché la raclette dans le contenant de liquide à vitres. A ouvert la portière, s’est installée promptement, a fermé la portière avec trop de vigueur pour rien, a bouclé sa ceinture en un rien de temps, a démarré trop vite pour l’endroit où elle était, encombré de voitures. Elle a donc dû freiner avant de s’engager sur la route 117 où elle s’est lâchée lousse en pesant sur le champignon.
Voilà une femme, me suis-je dit, qui a réussi à se sortir d’un choc trop grand pour elle, qui a réussi à passer de l’état figé et immobile à un état enragé. L’état enragé est préférable à l’état figé, en autant qu’elle aura été capable de ralentir pour sa sécurité.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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