Jour 1 102

J’ai écrit la nouvelle Alicia, la première de mon recueil de vingt-six. En gros, l’histoire est la suivante : Alicia fait la rencontre d’Hervé dans un bistro. Comme ils sont tous les deux dans la quarantaine et qu’ils ont un certain recul par rapport à la vie, ils ne se lancent pas dans des descriptions d’eux-mêmes. Ils laissent la conversation les mener là où ça adonne, sans se poser plus de questions. Ils ne sont pas dans l’urgence de se définir pour construire une vie à deux. Disons les choses de cette manière. Au bout d’un moment, il se produit quelque chose d’inattendu que je ne dévoilerai pas. Aussi inattendue que puisse être cette chose, cela étant, Alicia se laisse porter et accepte de jouer le jeu.
Au début de la nouvelle, Alicia dit à Hervé que la situation dans laquelle ils se trouvent lui fait penser au film de Lelouch, toujours lui, La bonne année. Hervé demande pourquoi. Elle lui répond que les deux personnages principaux du film ont à peu près leur âge et entament une relation. Dans une scène qui se déroule sur un quai de gare, Françoise Fabian dit à Lino Ventura que ça ne vaut pas la peine de s’épuiser en paroles pour se décrire et se connaître. L’expérience qu’ils ont de la vie leur permet déjà de savoir ce qu’ils attendent l’un de l’autre.
La preuve que ces paroles avaient eu un effet bœuf sur moi, à l’époque, c’est que je m’en rappelle encore. Les lecteurs, ici, comprendront que pour qu’Alicia commente le film, il a fallu que je le voie aussi ! C’était il y a longtemps. J’étais jeune, dans la vingtaine. Je m’étais fait la réflexion, à ce passage qui se déroule sur le quai de gare, qu’il n’y a plus grand-chose à dire à l’autre, si on ne se décrit pas en faisant le parcours de son passé. Autrement dit, le fait de ne pas avoir recours à la parole à tout prix, fût-elle vide ou pas vide, pour combler l’espace entre les deux protagonistes me semblait être un défi vertigineux. Cela signifiait que les deux personnages étaient capables de s’abandonner, dans l’espace/temps, en étant tout simplement eux-mêmes, en se faisant confiance. Je n’en étais pas là !
Où est-ce que je veux en venir avec ça ? Plus ça va, plus je m’éloigne, câlibine !
Je veux en venir à ceci : j’aimerais participer au conventum dans la même optique. Bien sûr la tentation sera grande de résumer ma vie en quelques mots aux premières personnes rencontrées : je suis à la retraite de l’Université de Montréal, où j’étais responsable des annuaires généraux, les annuaires généraux sont les espèces de gros bottins épais qui regroupent tous les programmes et tous les cours de toutes les facultés à tous les cycles d’études (j’ai bien dû dire cela mille fois dans ma vie), je suis mère d’une jeune femme de presque vingt ans extraordinairement merveilleuse, et après m’être éloignée de la région de Lanaudière, j’y reviens après quarante ans. J’ai tendance à taire que je suis nouvellement mariée, peut-être parce que cela m’amène sur le terrain glissant de la maladie du compagnon précédent et de la séparation de l’autre compagnon d’avant. Mais une fois que j’aurai répété ce topo cinq six fois, admettons, j’aimerais vérifier si je peux me laisser porter simplement, dans le moment présent, avec tel ou telle ou untel, à propos de presque rien, juste pour le plaisir de créer un échange. Voilà, c’est là que je voulais en venir. Fiou ! Ç’a été dur à sortir !

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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