Jour 1 103

J’ai rêvé à chouchounette. On me l’enlevait sous prétexte qu’elle avait fait une crisette à la garderie. Elle avait pleuré, et peut-être crié, pendant quelques secondes. C’était du jamais vu de sa part. Ces comportements inhabituels étaient symptomatiques d’un danger qui menaçait ma fille depuis peu et dont j’étais la cause. Une collègue avec laquelle j’avais quand même de bons contacts, du temps que je travaillais, se faisait donner, par je ne sais quelle autorité, la responsabilité de s’occuper de ma fille, me privant du coup de la voir, de l’avoir avec moi.
Un mot à propos de cette collègue avec laquelle j’ai bel et bien travaillé à l’université : elle avait son bureau pas très loin de la machine à café. Une journée que je m’en étais acheté un, dans lequel j’avais versé du lait et du sucre, ça m’arrive parfois de ne pas le boire noir, j’avais passé plusieurs secondes à remuer le liquide dans ma tasse. Je devais être en train de penser à quelque chose et je ne me rendais pas compte que je tournais la cuiller comme une bonne depuis un moment. La collègue avait fini par dire, elle avait peut-être mal à la tête ce jour-là, que ça suffisait, le tournaillage de la cuiller dans la tasse. D’où elle était placée, elle entendait ce qui se passait, mais elle ne voyait pas qui était la tournailleuse fatigante. Je m’étais excusée, évidemment. À chaque fois que je suis allée m’acheter un café par la suite, j’ai pris la peine de m’annoncer, je ne sais pas trop pourquoi. Je pense que la collègue en avait plein le casse que je m’annonce à chaque fois. Et avec le recul, maintenant que je suis installée dans ma nouvelle vie, je me dis que cette collègue a usé de beaucoup de patience avec moi.
Je subissais cette punition –d’être privée de ma fille et elle de moi– sans me rebeller, pour ne pas amplifier le problème, pensant que ce n’était l’affaire que d’une nuit. Sauf que je réalisais, le lendemain, que ce serait compliqué de récupérer ma fille. Il fallait que la collègue accepte de signer un formulaire quelconque en manière de consentement. Bien entendu elle refusait, sous prétexte que j’étais peut-être trop dangereuse. Je me retrouvais à la merci d’un système omniscient qui n’offrait de prise sur rien.
Ce n’était pas clair : on ne savait pas si j’étais dangereuse, mais on pensait que peut-être oui je l’étais, et des fois que je le sois, il était préférable que je me tienne loin. Pour combien de temps, l’histoire ne le disait pas. Il fallait que j’endure mon sort dans ce nouvel univers totalitaire. Ma première inquiétude allait bien sûr pour chouchou, je me demandais comment elle survivait à cette séparation. Là aussi, après quelques vérifications de ma part, ce n’était pas clair : ma fille était plutôt imperturbable, dans les différentes situations où j’avais réussi à l’épier le premier jour de notre séparation, ni souriant ni pleurant, n’exprimant aucun inconfort mais pas vraiment non plus de confort. Elle était blonde, très jolie, mais aussi raide, et contenue, et immobile qu’une poupée matriochka.
Puis, elle se transformait du tout au tout. Emmanuelle devenait un adolescent qui patinait avec un ami de son âge sur la glace dans un aréna. Le nouvel Emmanuel disait ne pas s’ennuyer de ses parents, ni de son père, ni de sa mère. J’interprétais ce non ennui positivement, mon enfant, ou ma fille devenue garçon, faisait donc sa vie sans souffrir. Or, dans l’image immédiatement suivante, Emmanuel/le était assis/e sur un canapé et buvait de l’alcool fort à même la bouteille.
Je peux interpréter certains éléments de ce rêve chaotique qui ne font que projeter de vieilles peurs faisant partie de ma personne depuis mon enfance. Des peurs aussi coriaces que les racines des hémérocalles.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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