Bien entendu, nous n’étions pas là pour parler de Mme Lane, alors j’ai fini par m’asseoir à la table avec les autres. Or, je n’étais pas assise qu’une des membres de notre groupe s’est levée en demandant si quelqu’un désirait boire ou manger quelque chose.
– Je n’ai pas d’argent liquide sur moi, ai-je répondu en entendant mon ventre crier parce que j’avais faim, mais je boirais bien un chocolat chaud, si c’est possible.
– Pas de problème, a répondu la dame.
C’est l’histoire de ma vie, ne pas avoir d’argent sur moi, mais le contexte et le moment ne se prêtaient pas à en faire état.
En attendant son retour, nous avons poursuivi notre observation de l’un et de l’autre.
Le problème, à ce stade de mon récit, c’est que je ne sais pas comment désigner les membres de notre comité Alcool bouffe, et de façon générale je ne sais pas comment nous désigner, élèves devenus adultes et à la presque veille de nous retrouver le 4 juin. Nous ne sommes pas des collègues, comme lorsque je parlais des gens qui travaillaient avec moi à l’université. J’hésite à utiliser le terme consœur et confrère car il me semble que ça fait un peu figé, un peu vieillot. En outre, j’étais tellement mal dans ma peau à l’adolescence, pendant mes études secondaires, que je ne percevais personne dans mes classes comme étant une sœur ou un frère. Au mieux, il s’est trouvé quelques garçons et filles avec lesquels je ne me sentais pas trop menacée. Ces membres de mon comité ne sont pas non plus des amis car je les connais à peine. Je ne peux quand même pas nous décrire comme étant d’anciens élèves. Alors, nonobstant ce que je viens d’écrire, je pense que je vais opter pour le mot ami, amie.
Donc, en attendant le retour de l’amie du comité qui nous payait la traite, nous avons poursuivi, autour de la table, notre observation de l’un et de l’autre. Notre chef d’équipe étant au centre, les têtes avaient tendance à se tourner vers lui car il s’exprimait plus volontiers que les autres. J’ai trouvé très belle l’amie qui était assise en face de moi. Cheveux courts, légèrement maquillée, tenue sport agrémentée de quelques bijoux. Ce n’est pas croyable, me disais-je en moi-même, je pense n’avoir jamais parlé en privé, seule à seule, à cette nouvelle amie jolie.
L’amie qui nous payait boissons et biscuits est revenue. Je me rappelle lui avoir parlé quelques fois, il y a quarante ans. Nous étions dans la même classe et elle était assise devant moi, donc je la voyais de dos. Presque à chaque fois que mon regard se posait sur son dos, je me demandais pourquoi est-ce qu’elle ne coupait pas ses longs cheveux car les pointes se dédoublaient. Autrement dit, et fidèle à moi-même, je me faisais du souci pour la santé de sa chevelure.
Nous avons assez rondement réglé le dossier qui était au centre de notre rencontre, chaque membre du comité ayant pour mandat de contacter un traiteur avant la rencontre de la semaine suivante.
Puis, avant de nous séparer, nous avons pris un dernier cinq minutes pour nous donner encore quelques nouvelles. C’est à ce moment-là qu’il s’est produit quelque chose d’extraordinaire. Une amie du comité, et peut-être même deux amis du comité, ont parlé de moi comme étant une écrivaine.
– Une écrivaine, me suis-je dit en sortant après tout le monde parce que, n’ayant pas de téléphone cellulaire, j’avais à faire un téléphone à l’appareil public du Van Houtte.
– Une écrivaine, me disais-je encore en attendant mon mari dehors.
J’en ai eu de la difficulté à avaler mon saumon fumé à l’Albion où nous avons décidé d’aller souper.
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