J’ai déjà lu dans un roman de Kundera, je ne me rappelle plus lequel –mais je dirais que le thème revient dans plusieurs de ses livres–, que la nostalgie peut nous inciter à transformer pas mal la réalité. Sous l’effet de la nostalgie, tel événement du passé, qui était un événement peut-être insignifiant au moment où il a eu lieu, peut se teinter d’une belle couleur et s’enrober d’une couche supplémentaire de sens, de poésie, quand il se rappelle à la mémoire de l’individu, quarante ans plus tard. Je pense, par exemple, à la seule fois que j’ai célébré la Saint-Patrick dans ma vie. Célébrer, il faut le dire vite. Il serait plus juste d’écrire que je pense à la seule fois que j’ai été en présence d’un petit quelque chose honorant la fête du patron des Irlandais. J’ai vu bien sûr au fil des ans des bannières dehors, aux devantures des établissements, invitant les clients à venir boire des bières dans des pub pour fêter le 17 mars. Or, l’événement auquel je fais référence ici est du domaine privé. J’avais autour de quinze ans. Nous étions, ma cousine et moi, chez ses parents à Joliette, dans leur belle et grande maison. Je ne pense pas que nous ayons soupé avec eux, mais je me rappelle avoir vu dans leur boîte –s’agissait-il d’une boîte Laura Secord ?– des gelées de fruit vertes en forme de trèfle recouvertes de sucre granulé. La boîte était déposée sur la table ronde dans la cuisine à laquelle était assis le papa, mais était debout la maman, la main posée sur le dossier de la chaise qu’occupait son mari. C’est tout. En entrant dans la pièce et en me dirigeant vers la table, j’avais été frappée d’y découvrir une boîte de confiseries. Probablement que je mourais d’envie d’en manger, mais je n’ai pas osé l’exprimer. Ou encore, si la maman nous a proposé d’en manger, j’avoue ne pas même me rappeler si j’en ai profité. Donc, c’est strictement de la boîte sur la table dont je me rappelle. À côté de la boîte était le couvercle. La table était recouverte d’une nappe blanche. Dans mon souvenir, le plafond de la pièce était haut, et la lumière généreuse. Comme cela m’arrivait plusieurs fois par jour, et ce tous les jours, à cette époque de mon adolescence, j’aurais voulu changer de vie et habiter dorénavant dans cette grande maison lumineuse, auprès de ma cousine, sur la seule base qu’on y célébrait la St-Patrick. Cette célébration, me disais-je, devait venir avec d’autres célébrations dont je n’avais jamais entendu parler. Était-ce la première fois, d’ailleurs, dont j’entendais parler de la St-Patrick ? Dans cette riche maison de mon oncle, autrement dit, le niveau de connaissances générales dépassait –de pas mal– celui qui avait cours dans notre maison familiale. Aujourd’hui, quand je pense à ce micro-événement, je peine à me remémorer une quelconque sensation. Mon souvenir est celui, visuel, d’une boîte de gelées de fruit déposée sur une table. Je ne peux pas dire si la gelée avait saveur ou odeur de menthe. La tante et l’oncle sont morts depuis longtemps. Je n’ai plus eu de nouvelles de ma cousine pendant nos vies adultes. Malgré tout, je m’entête à vouloir enrober ce moment d’un velours, d’une douceur, d’une teinte qui en feraient autre chose qu’une boîte sur une table.
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Badouziennes
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Très beau texte pour la Saint-Patrick! 🙂
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Merci mon cher ami !
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