Jour 1 211

D’ordinaire, je me réveille vers huit heures et je paresse au lit dans un demi-sommeil jusqu’à neuf heures. J’entends Denauzier aller et venir faisant de petites choses au rez-de-chaussée, notre chambre se trouvant à l’étage. Je me tourne d’un côté, au bout d’un moment je me tourne de l’autre, je suis au paradis. Ce matin, je me suis levée sans l’heure supplémentaire de paresse savoureuse pour écrire mon rêve. J’étais au téléphone avec une personne que j’ai côtoyée de manière soutenue pendant cinq ans, de mes treize à dix-huit ans. Puis, plus rien. Nous ne nous sommes donné aucune nouvelle ces trente-huit dernières années. J’appelais cette personne, un homme, pour lui demander son avis par rapport à je ne sais plus quoi. Il me répondait niaiseusement, en étirant mon prénom et en prononçant le a en â, ce qui donne à peu près Lynnnnddddââââ. Je faisais fi de cette introduction peu encourageante et lui posais ma question après les formules d’usage d’un début de conversation. Pour toute réponse, il répétait à nouveau Lynnnnddddââââ et s’apprêtait à me dire qu’il trouvait stupide que je lui téléphone, qu’il me trouvait stupide, en fait. Plutôt que de raccrocher, comme j’aurais il me semble tendance à le faire dans la réalité, je lui disais sur un ton un peu vif que c’était trop facile. C’était trop facile de décréter, après trente-huit d’absence, et alors qu’il ne savait rien de moi, que j’étais stupide.
– Je te parle en ami, lui disais-je, je veux réellement avoir ton avis car cet avis m’importe.
– Je préférerais que tu raccroches, rétorquait-il. Ma fille Brigitte se moque régulièrement de ce que tu écris. Elle ne m’encourage pas à avoir une bonne opinion de toi. Elle serait déçue si elle apprenait que je t’ai parlé, et je n’ai pas envie de te parler.
– Je respecte ça, lui disais-je, ça veut dire que ta fille ne s’intéresse pas à ce qui m’intéresse. Je peux comprendre car mes textes sont particuliers, on ne peut pas dire qu’ils racontent grand-chose ! Cela dit, ce n’est pas parce que ta fille n’aime pas mes textes que tu peux en conclure que je suis stupide. Ta fille c’est ta fille, et toi c’est toi, tu ne penses pas ?
Silence au téléphone. Ce silence exprimait que malgré ma petite mise au point, l’homme ne changeait pas d’avis et refusait de me parler. Je raccrochais donc, non pas atteinte d’avoir été rejetée, mais déçue qu’il n’y ait pas eu d’échange, que nous n’ayons pas profité de l’occasion pour créer des liens, pour créer de la vie. Puis, je me trouvais en voyage dans un pays étranger, il était entendu que nous serions quatre personnes dans la même chambre d’hôtel.
– Notre chambre est au seizième étage, me disait l’une des quatre personnes alors que nous nous dirigions vers l’ascenseur.
– Seizième étage sur combien ?, lui demandais-je.
– Sur seize, me répondait-il.
– Pas vrai !?, m’exclamais-je, aussitôt saisie de peur sachant que les extrémités des édifices construits en hauteur peuvent bouger pas mal lorsqu’il vente.
Très rapidement survenait la fin de notre séjour. Je quittais l’hôtel en réalisant que je n’avais pas eu peur, et que, surtout, je n’avais pas eu une seule pensée pour ma peur.
Je suis au sommet de ma forme, en ce jour 1 211.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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